21/04/2014

Où l'auteur décontenancé laisse le soin au lecteur avisé de tirer une morale improbable de ses expériences paradoxales

 

Les lumières s'éteignent, la musique démarre et je monte sur scène. Dès le début du concert, je sens bien que je fais le Scud : je tombe toujours un peu à côté. Le son de la musique qui parvient à mes oreilles me semble un peu étrange, ma voix ne s’y intègre pas trop bien, les éléments me paraissent comme dissociés, j’ai du mal à trouver la hauteur correcte. Les rythmes me paraissent trop lents, les basses trop en retrait, les vagues de synthés inaudibles, les morceaux trop longs, le public a l’air un peu amorphe, j’entends des erreurs dans l’exécution de certains passages, j’essaie de donner le change mais je n’y suis pas. Fin du concert. Je sors de scène dépité. J’enlève mes vêtements trempés, je vais prendre une douche, je mets des habits frais, je bois un grand verre d’eau et j’attends le verdict implacable qui émanera dans quelques instants d’un spectateur dans la salle qui a assisté à la totalité du concert.

Il arrive : « C’était génial ».

 

La semaine suivante. Extinction des lights, cris du public et crescendo instrumental. Dès que le concert démarre, je me sens hyper-bien dedans : tous les éléments rythmiques et mélodiques sont impeccablement présents dans mes oreilles, ma voix elle aussi est bien en place dans l’image sonore, je peux chanter sans devoir la forcer et elle passe comme elle devrait toujours, claire et puissante. Les morceaux avoinent de la force et défilent à toute allure, le public est déchaîné et le courant passe bien, mes collègues se défoncent de la rage, je suis tout étonné de me rendre compte que c’est déjà quasiment la fin, hoplà c’est terminé. Je sors de scène heureux. Je quitte mes fringues humides, je chantonne sous la douche, je passe un t-shirt neuf et un polar bien chaud, je m’enfile deux ou trois verres de Champagne en attendant l’arrivée dans les loges de l’observateur impartial qui a vu tout le concert.

Le voilà : « Pas terrible, ce soir ».

 

Aaargh !

01/04/2014

Où l'auteur va visiter la demeure de chevaliers assez peu intéressés par la protection de la veuve et de l'orphelin

 

Dans le sud du Pfalz, non loin de la frontière avec la France, on trouve de nombreux châteaux médiévaux construits sur - voire en partie taillés dans - des éperons rocheux (mi-troglodytes, quoi). Ces châteaux-très-forts, éminemment défensifs, dépourvus de tout confort, souvent habités par des chevaliers-brigands (des sortes de Robin des Roches pillant allègrement les contrées de proximité moyenne et détroussant les voyageurs, mais généralement bienveillants avec la population proche sur laquelle ils comptaient pour alimenter légalement leurs coffres(-forts eux aussi) en taxes diverses), étaient défendables par une vingtaine de gardes seulement, réputés imprenables, très rarement pris et quasi-systématiquement détruits quand c’était le cas, histoire de ne pas risquer de devoir bisser l'exploit. Ils se singularisaient par des originalités de construction tirant astucieusement profit de la disposition naturelle des lieux escarpés et difficilement escaladables sur lesquels on les implantait. Ce sont ces caractéristiques prometteuses qui me poussèrent à aller visiter l'un d'eux le week-end dernier.

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Vue imprenable sur un château qui ne l'est pas moins...

 

Le château de Berwartstein, à Erlenbach, seul de ce type à la fois reconstruit et habité de nos jours, n’était accessible que par une entrée surbaissée donnant sur une anfractuosité naturelle étroite de 14 mètres de haut par laquelle on ne pouvait passer qu'à l'aide d'une échelle : un passage facilement défendable par un seul homme en cas d’attaque.

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Le boyau d'entrée vu d'en bas : voilà ce qu'il faut traverser pour accéder au château... Amis agresseurs, bonne chance.

 

A l’intérieur, un puits de 104 mètres de profondeur creusé dans la roche calcaire assurait l’approvisionnement en eau (et en haut) ; de nombreuses autres pièces sont également creusées : la salle des gardes, qui n’avait pour seule entrée/sortie qu’une cheminée verticale de 18 mètres de haut avec échelle, d’immenses caves (dont une où pourrissaient les prisonniers) reliées par des couloirs étroits, et plusieurs passages vers les étages supérieurs, où murs et escaliers ont été arrachés à la roche.

 

Pris une seule fois (et encore, par traîtrise, un des gardes ayant été soudoyé), le château fut encore détruit une seconde fois par la foudre (ce n'était pas rare) avant d’être longtemps abandonné. Il fut reconstruit à peu près à l'identique dans les années 1900. On voit sur la base des murs quelques impacts de boulets, qui constituent plus des marques d'impuissance que des signes d'agression réussie : les parties construites se situent des dizaines de mètres plus haut, aucune catapulte n'aurait jamais pu les atteindre. De nombreux autres châteaux sont visibles aux alentours (y a qu'à regarder depuis la tour principale), dans des états de restauration plus ou moins poussée.

 

La personnalité la plus illustre, mais pas la plus avenante, a avoir possédé Berwartstein fut Hans Trapp (de son vrai nom Hans de Drodt), un géant (plus de 2 mètres) qui se signala à la fin du XVe siècle, d’abord par la refortification du château, puis par une surenchère croissante dans les cruautés, exactions et infâmies à l’égard de ses voisins (pillages acharnés, rançonnages systématiques, et autres inondations volontaires témoignant d'une réelle volonté d'emm*** ses semblables), qui fut excommunié par le pape Innocent VIII pour la mise à (et en) sac de l’abbaye de Wissemburg avant de périr en 1503 au grand soulagement de toute la région. Il avait cependant trouvé le temps d'envoyer au souverain pontife une lettre gratinée dans laquelle il écrivait, globalement et en termes choisis qu'il pouvait se f*** son excommunication au c**. Paradoxalement, celle-ci fut levée deux ans plus tard par l'archevêque de Spire, allez comprendre.

 

Avec d’autres figures plus ou moins historiques, Hans Trapp est à l’origine du personnage du Père Fouettard, le sombre camarade à Saint-Nicolas qui fait encore (mais de moins en moins) peur aux enfants pas sages de nos jours.

26/03/2014

Où l'auteur est frappé en plein trafic par une coïncidence aussi hallucinante qu'éclairante, dont il garantit la véracité

 

Ce week-end, j’étais en route pour deux conférences en Belgique où je devais très impudiquement parler de mon travail d’auteur-interprète. J’avais préparé mon sujet au mieux de ce qui me semblait convenir, mais une question me taraudait : dans cet exposé où je développais les conditions et résultats de ma pratique créative, avais-je établi un juste équilibre entre mon groupe le plus connu, Front 242, et tous les autres, à commencer par Cobalt 60, le premier à suivre dans l’ordre chronologique ?

 

A l’entrée de Bruxelles, hanté par la question, j’obtins la réponse d’une façon inattendue qui ne pouvait avoir de sens que pour moi : la voiture qui s'arrêta devant mes roues au dernier feu rouge tout en haut de l'avenue de Tervueren, à hauteur du Palais Stoclet, était une BMW gris clair immatriculée GUT151 ; GUT comme bon, bien, en Allemand, et 151 comme… la moyenne entre 242 et 60 : la réponse à ma question était claire. Etonnant, non ?

24/03/2014

Où l'auteur passe une journée franchement idyllique à Berlin

 

Le 5 mars, en fin d'aprèm, je prends le train pour Berlin. Il y a quelques semaines, j’ai écrit les paroles et chanté sur un morceau intitulé We must wait avec et pour le groupe Haujobb dont j’ai déjà causé ici-même précédemment, et je me rends dans la capitale de l’Allemagne réunifiée pour en tourner demain la vidéo. Le Pfalz d’où je démarre étant situé aux antipodes de la capitale teutonne, le trajet dure dans les 6 heures via 3 trains. Opportunément, une trentaine de minutes d’attente en gare de Francfort me permettent d’acquérir quelques magazines et journaux français impossibles à trouver dans les parages de mon logis mal desservi au niveau presse, et je meuble la suite de mon voyage à coup de mots croisés rapidement résolus et de lectures édifiantes intéressément absorbées.

 

Les rails de Bahn.de m’amènent à destination à l’heure prévue (c’est pas si souvent…), soit pas loin de minuit, et je m’engouffre dans le premier taxi libre. La chambre d’hôtel pour laquelle j’ai opté via le net, à petit prix mais excellemment notée, est en réalité un appartement meublé de 3 pièces sur 45 m² dans l’arrière-cour particulièrement calme d’un ancien entrepôt  réaménagé, le tout à 3 kilomètres de la gare, ce qui confère à mon logis d’un soir un rapport qualité/prix défiant toute concurrence (et en tant qu’ex-manager de 250 appartements meublés dans le quartier européen de Bruxelles au milieu des années 2000, je sais de quoi je parle). Je dors comme un bambin sous deux couettes immaculées et sur trois oreillers, le tout moëlleux à souhait.

 

Le lendemain jeudi 6 mars, lever avec les poules et petit déjeûner à l’anglaise avant de rejoindre Tomas Tulpe, qui va diriger et filmer la vidéo qui fait l’objet du périple. Le concept global en est simple : je serai filmé toute la journée dans divers endroits de Berlin en train d’attendre (dans un bar, à une cabine téléphonique, à des passages pour piétons, sur un quai de gare, le bord d’une route…) ou de marcher sans fin à la recherche hypothétiques de Daniel Myer et Dejan Samardzic (les deux membres de Haujobb), filmés eux aussi par ailleurs, que je ne trouverai finalement jamais. Ce rôle me va comme un gant : tirer la gueule et marcher en rue, globalement je sais faire. Mais grosse contrainte de mon côté : en raison de mon emploi du temps chargé, je dois impérativement revenir à la gare où mon train de retour ne m’attendra pas au-delà de 18h, j’ai à faire chez moi le lendemain très tôt.

 

Piloté par sa compagne et secrétaire Sarema, qui veillera sur l’équipe et assurera l’intendance et la logistique durant toute la journée avec bienveillance et discrétion, je rejoins Tomas sur le premier endroit du tournage, un bar où je fais face à une serveuse bien plus intéressée par les magazines people que par les commandes des clients. Sur le comptoir, j’avise un paquet de  flyers pour une improbable adaptation allemande d’Ubu Roi (‘Ubu König’). J’explique à Tomas de quoi il s’agit, que Jarry avait quasiment déjà écrit tout son Ubu à 14 ans, qu’il était fan d’absinthe, de vélo et de revolvers ; il semble intéressé et rit de bon cœur aux frasques de cet Alfred drôlement barré. Ensuite, lui révélant mon enthousiasme à l’égard des œuvres de Rummelsnuff, il me confie qu’il aime particulièrement Salutare sur son dernier album, ce qui m’interloque car c’est également mon morceau préféré, puis il m’annonce que Roger Baptist est un ami personnel et qu’il est déjà monté sur scène avec lui (outre ses talents de vidéaste, Tomas poursuit une carrière solo d’artiste surréaliste burlesque et a déjà enregistré pour son compte plusieurs vidéos loufoquement déjantées). Bref, la glace est définitivement rompue et la journée s’annonce fertile en complicité et fous-rires.

 

Après les réglages nécessaires, le tournage commence rapidement, les consignes sont claires, les prises semblent bonnes, et après une demi-heure déjà on change d’endroit tout en conversant agréablement, on rit, on s’amuse. Le timing est impeccable, les déplacements en voiture sont courts, les lieux retenus pour le tournage me donnent à voir des aspects de Berlin que je ne soupçonnais pas et des lieux aussi étonnants que photogéniques. Certes on m’avait déjà dit que c’était une belle ville, mais je n’en avais quasiment jamais rien vu. Aujourd’hui, c’est avec ravissement que je découvre enfin, 30 ans et 15 concerts trop tard, des coins dont beaucoup possèdent un charme fou et un caractère bien particulier.

 

Les rushes s’accumulent. Sur un site, nous sommes rejoints par un figurant, sur un autre par les membres d’Haujobb, qui seront filmés un peu plus tard, et par un photographe qui nous mitraille en plein travail. Embrassades, vannes, conversations en apparté. Sur les quais de la gare dite « de Varsovie », coïncidence étonnante, je suis filmé alors que le panneau indicateur au-dessus de ma tête indique comme destination Wartenberg (warten en allemand : attendre). Tout le monde s’en amuse. Sarema fait l’ange gardien, surveille les sacs et le matériel, amène régulièrement sandwiches et boissons chaudes car la température est plutôt fraîche : le soleil reste timide et se planque régulièrement derrière une brume grise plutôt compacte. Mais l’ambiance est excellente et le travail avance bien.

 

Je monte et descends des marches d’escaliers par centaines, j’arpente de long en large des rues, des allées, des pelouses, des esplanades, des parkings, des ponts et les quais le long de la Spree. Tomas me filme d’en haut, d’en bas, de l’autre côté, par-dessous, de face, de près, de loin, en marchant à côté de moi, en me croisant. Je passe, l’air énervé, devant un vestige du Mur, devant des immeubles en béton, des barrières de chantier, d’énormes baies vitrées, des arbres, des musées, une église, des oeuvres d’art. Inquiet de mon rythme imperturablement tonique, Tomas me demande si je ne fatigue pas trop ; je lui réponds que non, que je galope régulièrement sur les collines pentues du Paflz, que mes mollets sont en acier trempé et mes poumons larges comme des montgolfières, et que mon incessante activité pédestre me tient chaud. A plusieurs reprises, je dévale les escaliers tellement vite qu’il me demande de recommencer plus lentement parce qu’il n’a pas pu suivre le mouvement avec sa caméra.

 

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Dans moins de 3 secondes, je suis en bas. "Trop vite, on recommence", me dit Tomas. 

Son planning est nickel, on reste dans les temps, et à chaque prise de vues on se rapproche de la Hauptbahnhof (gare principale) où je dois embarquer en fin d’après-midi. Toutes les séquences où j’apparais sont bouclées dès 16h, c’est le moment de commencer à filmer Daniel et Dejan dans leurs rôles respectifs, j’observe de loin. Vers 17h15, je prends congé de mes camarades, en vitesse et à regret, et Sarema me dépose à l’entrée de la gare. J’ai le temps d’avaler des sushi et de me refournir en lectures françaises pour les 6 heures du trajet de retour.

 

Six heures durant lesquelles j’eus l’occasion de bien conscientiser le fait que je venais de vivre une journée tout simplement parfaite. La vidéo, dont j’ai vu une première version, et qui doit sortir officiellement bientôt, me semble excellente. Faut dire qu’avec un acteur aussi doué…

13/03/2014

Où l'auteur, dans le courant d'une journée oisive où il revient sur le lieu de forfaits anciens, croise un personnge qui ne manque pas de l'intriguer.

 

Fin d'un été d'il y a -oh!- déjà un certain temps. Dans la banlieue d'une grosse ville allemande se tient, comme chaque année, au bord d'un canal et dans un gigantesque amphithéâtre en plein air, un important festival de musique alternative à décorner les bœufs d’une main tout en décollant les papiers-peints de l’autre. Cette année, je n'y beugle pas sur scène mais je la ferme juste à côté, car je me borne à y accompagner backstage (« in ze coulisses » pour les non anglophones) ma secrétaire préférée qui tient absolument à voir son groupe préféré programmé bien plus tard dans la soirée ; je me demande donc légitimement pourquoi elle avait tant insisté pour débarquer sur place aussi tôt, mais bon, les étés autobahniens teutons sont plombés de chantiers imprévus qui rajoutent allègrement 3 heures aux plus pessimistes horaires, et « mieux valait calculer mégalarge », me dit-elle d'un sourire enjôleur tout en commençant à s'imbiber à toute allure -et à fortes doses- des multiples cocktails aimablement mis à la disposition des VIP (dont nous faisons partie ce jour-là). Tandis que je me shoote au café pour éviter de m'endormir, je remarque, en contrebas et à la droite de la scène, un individu de sexe mâle assis sur un énorme flight-case (les énormes caisses roulantes noires servant à transporter du matériel). Même si je n'aperçois que le profil dudit individu, c'est très nettement que je ressens l'impression de colossale lassitude et de profond ennui qui se dégage de son visage gris de fatigue. Il est là, mais totalement absent, alangui, et de son être tout entier suinte l'absolu et profond souhait tangible d'être ailleurs, un peu comme moi, d'où sans doute cette surprenante connivence à distance.

Entre deux concerts, tous les gens présents dans le backstage s'affairent : ceux qui évacuent le matériel du groupe qui vient de terminer (dont les membres s'attardent quelques instants avant de regagner les loges), ceux qui montent le matériel du groupe suivant (dont le manager et les musiciens sont déjà aussi présents que nerveux), ceux qui, agents de sécurité ou non, contrôlent les punkettes de tous âges surgies d'un peu trop partout et qui tentent de s'incruster parmi les artistes pour leur soutirer qui les produits imbibants de leur loge, qui une nuit torride, qui des photos compromettantes, liste non limitative. Bref, ça papillonne, ça bourdonne et ça frelonne dans tous les coins de la ruche et personne ne reste inactif… sauf lui, mon gars : il n'a pas bougé le petit doigt, j'en suis sûr, et sans doute encore moins le petit orteil bien qu'une double couche chaussette-chaussure m'en cache la vue. Ah si, quand même, il vient de baisser la tête à l'instant et regarde ses pieds.

Il doit avoir dans les quarante ans. Pantalon gris, chemise à carreaux ouverte sur un T-shirt noir, pas du tout le dress code ambiant. Cheveux plutôt courts vaguement bouclés, grisonnants. Légèrement bedonnant, il campe une silhouette à tendance flasque offrant une vague ressemblance avec l'acteur Tim Robbins. Aucune chance, avec ce physique-là, qu'il soit musicien dans un groupe à l'affiche du jour, où la tendance est au grand sec à coupe corbeau. Personne, depuis que je l'observe régulièrement de loin, ne s'est adressé à lui, et réciproquement.

Ce doit être un type important pour pouvoir rester là sans que personne lui dise d'aller vaquer ailleurs. Le chef des roadies ? Impossible d'imaginer qu'il puisse rester aussi passif en un moment pareil : d’ailleurs, un vrai chef ne devrait pas se permettre de laisser passer plus de 5 minutes sans hurler sur un sous-fifre, n’est-il pas ? Peut-être est-il dûment missionné pour rester assis sur cette boîte à roulettes au péril de sa vie ? Peut-être contient-elle un nouvel instrument top-secret qui vaut une fortune et dont on craint le vol ? Ou alors, serait-il tellement transparent que personne ne puisse le voir ? Je l'imagine un instant invisible aux yeux de toutes les autres personnes des environs, sauf que ma secrétaire, que j'interroge prestement sur cette question palpitante, met fin illico à mes pouvoirs supposés de supravoyance en me le décrivant sans équivoque : elle le voit comme je vous verrais si vous me voyiez (mais vous pouvez me tutoyer), bref, présent ou absent, le gars est bel et bien là au vu et au su de tous sans que personne ne s'en inquiète.

Le concert suivant finit par commencer, je m'en lasse au bout de quelques minutes parce que j'ai l'impression de revoir le même groupe que le précédent et que mon emplacement n’est pas sonorement très avantageux : sur le côté de la scène, le son qui parvient à mes oreilles ressemble à du porridge en bouillie. Je retourne donc dans le mess où je rencontre impromptu un musicien outre-atlantique avec lequel je commis jadis quelques morceaux bien saignants ; j'ai du mal à le reconnaître, il a perdu une bonne vingtaine kilos et semble avoir rajeuni d’une décennie. Nous taillons une agréable bavette (j'imagine que les plus subtils de mes lecteurs n'auront pas eu besoin des italiques ci-dessus pour faire le rapprochement charcutier qui s'imposait). Quelques journalistes nous prennent en photo (ça flatte l’ego) tout en restant discrets. Le temps passe et les groupes se succèdent, assez étonnamment semblables, similairement non surprenants même si plutôt efficaces et manifestement appréciés de la faune spectatoriale (finalement c’est ça qui compte) qui se déhanche et ovationne tel qu'il convient.

Plus d’une paire de plombes plus tard, mon gars est toujours là, impassible, immobile, placide et énigmatique comme un improbable sphinx de pierre.

A un moment, un seul, il a bougé. Avec une infinie lenteur, il a décroisé les bras, s'est levé de sa caisse en pivotant sur sa droite, me faisant face, à une quinzaine de mètres, sans pourtant voir personne car son regard lassé et inexpressif se portait bien plus haut, sans doute au travers de quelque nuage.

C'est alors que j'ai vu son T-shirt. Noir de chez noir. Avec l’inscription "REVOLUTION".

04/03/2014

Où l'auteur annonce qu'il va d'ici peu causer en public des trucs qu'il fait dans sa vie pour ne pas trop s'ennuyer

 

J'ai été aimablement invité à préparer une (double) conférence dans le cadre d'une série d'exposés portant sur l'hybridation comme processus de création culturelle. Je suis donc en train de piocher doublement dans mes archives sonores, histoire de voir si j'y retrouve l'un ou l'autre morceau audible, et dans mes souvenirs de vieux dinosaure, histoire de voir si j'y retrouve de quoi intéresser le nombreux public qui ne manquera pas de se pointer aux dates et lieux ci-dessous. Voici donc un peu de réclame pour les deux manifestations en question.

 

Electro, poésie, science-fiction et contraintes formelles

rencontre

PointCulture Bruxelles
Rue Royale 145
le vendredi 21/03/2014 à 18h30
Entrée libre

PointCulture Liège 
Espace Sain Michel
Rue de l'Official 1-5 
le samedi 22/03/2014 à 15h30
Entrée libre

Au cours de sa longue carrière (34 ans) comme auteur/interprète, Jean-Luc De Meyer a participé à de nombreux projets de musique électronique diversement médiatisés (Front 242, Underviewer, C-Tec, Cobalt 60, 32Crash, Modern Cubism et d’autres), commis des dizaines d’albums et largement plus de mille concerts. En parallèle, il pratique le français, sa langue maternelle, dans une veine ouvertement oulipienne (Tous Contraints, 2008, recueil de réécritures facétieuses de textes célèbres).

Au départ froids, impersonnels et lugubres, ses textes et sa voix s’humanisent avec le temps à l’occasion de ses projets qui se multiplient ; son travail incorpore progressivement des sources d’inspiration aussi variées que le paranormal, la science-fiction, des considérations écologiques, la poésie (Dorothy Parker, Thomas Hardy, Charles Baudelaire, Norge), l’usage du français, les contraintes formelles et les figures de style.

A 50 ans bien sonnés, plus actif que jamais, il s’apprête à sortir pas moins de 4 albums pour la seule année 2014.

Lors de sa prestation, il nous expliquera comment il compose ses textes et pose sa voix dans la musique électronique, et détaillera ses sources d’inspiration : science-fiction, poésie, contraintes formelles, humour, figures de style, paranormal. Illustré par des écoutes de morceaux et des analyses de textes, cet exposé s’adresse à la fois à un public intéressé par un contenu textuel riche et varié, et aux auteurs, auxquels sont proposées des pistes originales de création.

Infos et réservations:
bxlcentre@pointculture.be - 02 737 19 60
liege@lamediateque.be - 2 727 19 62

23/02/2014

Où l'auteur se trouve fort intrigué par un document commercial trouvé dans sa boîte aux lettres

 

En plein milieu du magazine hebdomadaire, imprimé sur papier journal, qui informe le Pfalzois moyen des bonnes affaires disponibles dans le plus gros hypermarché des environs (ouais, la réclame, quoi), je trouve aujourd’hui une double page détaillant l’assortiment spécial des produits à prix écrasés (« reduziert ») proposés à l’occasion du Carnaval tout proche. La lecture de la liste des articles proposés est édifiante et mériterait une étude sociologique approfondie :

-          deux assortiments de chips ;

-          une boîte de prunes sèches ;

-          des pâtisseries diversement fourrées du genre ‘boules de Berlin’ ;

-          deux assortiments de saucisses, de respectivement 800 et 900 grammes ;

-          une boîte de noix salées ;

-          une boîte de ‘Dickmann’, pâtisseries chocolat/marshmallow, dits aussi ‘Grands Chameaux’ ;

-          de la bière vendue en canettes individuelles, par pack de 6 ou en casier (trois marques différentes) ;

-          des assortiments de bonbons Haribo en boîtes de 1 kilo ;

-          des canettes d’une célèbre boisson prétendûment énergisante qui pue la rage dès qu’on la dégoupille ;

-          neuf associations alcoolisées variées : Vodka, Cinzano, Martini, Freixenet, Bacardi Coca, divers cocktails et des marques qui me sont inconnues mais dont la description laisse présager autant une ingurgitation pénible qu’une évacuation compliquée ;

-          un casier de 6 bouteilles de limonade (bien plus cher que toutes les boissons alcoolisées ci-dessus) ;

-          sept déguisements de circonstance : nonne, moine, bagnard, framboise, Mexicain, ours et Darth Vador ;

-          trois jouets pour enfants à partir de 8 ans : une panoplie de policier avec la matraque et les menottes, un revolver et un fusil, tous deux à fléchettes ;

-          deux produits de coloration des cheveux pour dames ;

-          deux aérosols désodorisants ;

-          une boîte de préservatifs et un test de grossesse ;

-          deux bouteilles de lotion corporelle ;

-          de la lessive en poudre et en gel ;

-          des rouleaux essuie-tout en packs de 8 ;

-          deux jeux de désodorisants pour W.-C.

 

Pas de doute, l’avisé acheteur de ces produits passera non seulement un carnaval de rêve, mais il sera de plus parfaitement paré pour en gérer au mieux les prolongements éventuels….

 

19/02/2014

Où l'auteur, reniant ses valeurs fondamentales, traduit un groupe teuton non végétarien


Voici une traduction possible d'une chanson résolument charcutière découverte un soir de l’été 2013 au milieu d’une foule en délire non loin de Dessau-Rosslau, qui m’a amené à revoir sur scène cet artiste étonnant et généreux qui donne des concerts surréalistes, à acquérir, pour la découvrir, sa discographie complète, à aller lui serrer la pince, et même à échanger avec lui de la correspondance en français, langue qu'il cause diantrement bien.

 

Pinces à saucisse (par Rummelsnuff, titre original : Bradwurstzange, sur l’album Kraftgewinn, 2013)

 

Haché pur et lard de porc :

La composition de la saucisse est un secret bien gardé.

Le boucher mélange la viande,

Le cuiseur en chef attise la braise,

L’émincé dans son boyau est débité en tronçons

Et le grill est bien chaud.

On ne cuit pas à l’électricité ni au gaz ;

C’est bien mieux sur du charbon.

 

Refrain :

Pour tourner les saucisses comme il convient,

Pas besoin de pinces :

Les hommes, ici en Thuringie,

Les retournent carrément avec les mains

Avec les mains, a-vec-les-mains !

 

Bien sûr, la saucisse grillée,

Ce n’est pas vraiment de la nourriture légère ;

Nous avons donc une excellente raison

D’arroser le tout d’une bonne lampée d’alcool.

Mais le mieux, et de loin,

Est de faire passer le tout avec une bière foncée.

 

Refrain :

Pour tourner les saucisses comme il convient,

Pas besoin de pinces :

Les hommes, ici en Thuringie,

Les retournent carrément avec les mains

Avec les mains, a-vec-les-mains !

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Où l'auteur, pour éviter de causer de la pluie et du beau temps, disserte dans le vent

 

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Un peu partout sur les hauteurs du Rheinland-Pfalz, loin de toute habitation, on a planté (et on continue de planter) des éoliennes invariablement composées d’un poteau central (de 50 à 75m de haut) et de 3 pales (de 20 à 30m de long).

 Ci et là, un parcours pédagogique éclaire le promeneur sur les caractéristiques et les performances de ces hautes constructions, occasion comme une autre pour l’auteur de mettre en pratique ses fulgurants progrès récents dans la langue de Goethe et de Rummelsnuff (pour n’en citer que des représentants illustres) et de mieux comprendre l’environnement qu’il s’est choisi pour ses prochaines années.

Sur base des chiffres ci-dessus, le moins doué des mathématiciens calculera sans peine que la  hauteur totale des éoliennes pfalziennes culmine entre 70 et 105 mètres. De même, le plus basique des ingénieurs ne démentira pas qu’elles n’émettent bien évidemment aucun bruit de moteur, mais que le frottement du vent contre les pales produit toutefois un brui(ssemen)t sourd et continu qui s’entend au sol jusqu’à plusieurs centaines de mètres en fonction de l’orientation du vent (jamais moins de 300 mètres selon mes propres constatations). Les choses étant bien faites (car faites en Allemagne), je n’ai jamais aperçu le moindre logis situé à moins de 2km d’un champ d’éoliennes.

Une seule éolienne est censée fournir l’énergie électrique nécessaire à environ 1.250 ménages, ce dont on conclut que les dieux des vents permettent d’alimenter annuellement grâce à elles 3,42 ménages par jour, soit un ménage toutes les 7 heures. En supposant qu’un ménage compte en moyenne 3 personnes (il y a certes des familles,  toutefois moins nombreuses qu’auparavant, mais il y a aussi des isolés) et en sachant qu’une rotation complète des pales nécessite en moyennne 8 secondes (estimation raisonnable : j’ai vu des pointes à 3 secondes mais aussi des périodes d’immobilisation totale), on peut déduire que l’énergie ventesque nécessaire à électriser annuellement une seule personne se résume à 2h20 par an, soit un peu plus de 1.000 tours complets (7h / 3 personnes * 3600 secondes par heure / 8 tours à la seconde = 1.050 rotations) ; si je calcule combien de temps une éolienne travaille en moyenne pour une personne donnée chaque jour, j’arrive au dérisoire total de 23 secondes.

Perso, si j’avais le droit de choisir le moment de ma production personnelle, je me réserverais un jour où les anémomètres s'affolent, de façon à ce que mes 1.050 tours soient accomplis à raison de 3 secondes chacun, soit en moins de cinquante et une minutes, durée totale nécessaire à  produire mon électricité annuelle… soit en moyenne 8 secondes par jour, pfffouuu…

J’ignorais, avant ces savants calculs, à quel point je pouvais être économiquement discret et vite satisfait ; hélas, au vu de ses factures d’une hauteur astronomique directement proportionnelle à la hauteur de ses collecteuses d’air mais inversément corrélée à la brièveté de leurs prestations, mon fournisseur d’électricité n’a manifestement pas encore eu vent de mon ascétisme énergétique.

 Et c’est ainsi que souffle Eole (sur le fiel de nos sols).

07/02/2014

Où l'auteur s'étonne à la fois d'une synchronicité troublante et du vide en lui provoqué par le départ d'un petit animal discret

La petite brebis Ella était probablement l'animal le plus discret de la ferme. Née d'une variété africaine très répandue en Allemagne, de couleur brun-gris et noir et d'une taille culminant à moins de 50 cm, elle fut recueillie il y a fort longtemps dans un élevage dont la propriétaire avait décidé de fermer boutique, et vécut la suite de son existence paisible et sans histoire dans le confort douillet de l'ombre de l'immense et gourmand bouc Flaffy avec lequel il fallait ruser sans discontinuer pour l'empêcher (à lui) de lui chouraver (à elle) l'essentiel de sa ration alimentaire journalière, petit canaillou qu'il était (et est encore) dans l'art de se bâfrer plus que de raisonnable.

Timide et réservée depuis toujours, nullement rancunière envers son colocataire chapardeur avec lequel elle s'entendait fort bien, Ella ne s'était jamais vraiment extravertie malgré les années de fréquentation des joviaux habitants de la ferme ; jamais malade et rarement contraire, elle se tenait cependant toujours à distance et en retrait, peu encline à se faire câliner ; on pouvait parfois tout au plus, et pas systématiquement, l'intéresser à un contact rapproché en lui offrant des carottes fines coupées en petits tronçons, et elle se laissait alors enfin caresser la tête gentiment sans se défiler.

 

Bref, elle était mignonne et craquante sans rien faire pour, même dans les rares moments où elle se trouvait moins bien lunée : un jour que je lui présentais les carottes un peu trop lentement à son goût, elle eut, une seule fois, l'audace d'essayer de me charger : renfonçant la tête dans ses frêles épaules, elle prit douze centimètres de recul dans un sens et d'élan dans l'autre pour venir me mettre dans le mollet un coup de boule qui me fit reculer d'au moins un millimètre, ce qui me fit rire aux éclats et lui valut une double ration de sa denrée favorite.

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Ella galopant derrière Flaffy au temps des folles escalades des collines du Pfalz

Dans le courant de l'été dernier, en raison de son grand âge, sa santé se mit à décliner et on en vint à raisonnablement douter qu'elle puisse passer l'hiver. Et effectivement, dès la mi-décembre et les premiers froids subzéroïens, elle commença à éprouver des difficultés croissantes à se mettre debout, perdit une bonne moitié de sa fourrure, se mit à manger de moins en moins avant de ne plus pouvoir, par un frileux matin de la fin janvier où j'étais le seul humain présent à la ferme, ni se lever ni s'alimenter. Je la couvris d'une épaisse couverture, lui mis un coussin sous la tête, plaçai du foin et de l'eau à quelques centimètres, vins régulièrement la nourrir et la faire boire, mais sa fin s'annonçait aussi proche qu'inéluctable.

 

Quand elle fut prise d'un tremblement convulsif, quelques heures plus tard, j'appelai la vétérinaire, sans me faire d'illusions sur son diagnostic ; elle arriva tard dans la nuit, ausculta brièvement l'agonisante et constata qu'on ne pouvait plus rien pour elle, sinon abréger ses souffrances. Or, dans l'enclos fermé juste à côté se trouvaient deux sangliers, séparés d'elle par un mur haut et épais qui les empêchaient de voir que que ce soit ; durant toute la soirée et la nuit déjà bien avancée, malgré mes incessantes allées et venues au chevet de la malade, lesdits sangliers continuèrent à dormir à poings fermés, nullement perturbés par les désagréments objectifs que constituaient pour leur juste sommeil l'allumage systématique des luminaires et les bruits d'ouverture et de fermeture des lourdes portes auxquels m'obligeaient les soins prodigués.

 

Dans un silence glacial, la vétérinaire ouvrit sa trousse, en sortit une seringue, la remplit du liquide adéquat, fit semblant de ne pas remarquer quelques larmes furtives coulant sur mes joues à l'insu de mon plein gré, et me laissa quelques instants pour dire adieu à la douce et poser tendrement ma main sur son front tremblotant. Puis elle enfonça doucement l'aiguille dans une patte avant. Le départ de la belle ne dura guère plus de dix secondes, et elle s'en alla exactement comme elle avait vécu : tout doucement, sans faire de bruit, sans une plainte, sans un sursaut.

 

Il se passa alors une chose étonnante : à l'exact moment où, dans le silence le plus total, elle entrait au paradis des moutons pour un repos bien mérité, les deux sangliers poussèrent de concert un glapissement strident, tonitruant et inattendu, qui me vrilla les oreilles et me glaça les sangs : sans avoir rien vu, ils savaient exactement ce qui venait de se passer, ils l'avaient senti. Je croisai le regard interloqué de la vétérinaire, également surprise ; elle en avait sûrement vu d'autres, mais sur coup-là elle se montra aussi étonnée que moi.

 

La mort, pour les animaux, est apparemment une réalité dense, palpable et partagée.

 

Dors bien, petite Ella.

 

03/01/2014

Où l’auteur cause chats, saut en hauteur et portes, domaines dans lesquels, à force de rigueur dans l’observation, il a récemment acquis (? à lui !) une expertise scientifique considérable

Trois chats de la maison sur quinze, soit exactement 20%, sont capables d’ouvrir les portes. Ils utilisent pour cela des techniques totalement différentes sauf que pour être exact il s’agit d'elles et non de ils : ces trois chats sont de sexe féminin, celui des deux sexes qui s’avère de loin le plus retors, tout un chacun en conviendra, avez-vous suivi ?

 

La chatte noire Linne est longue comme un jour sans pâtée et sa technique rudimentaire néanmoins efficace : les pattes arrière au sol, elle s’étend au maximum en hauteur pour atteindre facilement avec l’une de ses pattes avant le haut d’une poignée de porte normalement constituée, qu’elle fait alors basculer sans trop de souci. Cependant, la chatte avance conjointement en âge et en assagissement, et son enthousiasme à ouvrir les portes closes (car quoi de plus con que s’échiner à ouvrir une porte ouverte ?, réagira le lecteur alerte) s’est considérablement émoussé avec le temps. Aujourd’hui, elle ne pratique plus la chose qu’avec parcimonie (ou parlàmonie quand c’est plus loin), conservant son indéniable savoir-faire pour le jour où il s’imposerait sur le champ de façon impérieuse dans un cas d’extrême urgence genre incendie, inondation, panne de chauffage, gamelle vide ou fin du monde. J'apprends après coup que la belle disposait dans sa jeunesse d'une technique hautement plus sophistiquée qui lui permettait d'ouvrir n'importe quelle fenêtre en se jetant sur la poignée avec ses pattes avant tout en repoussant la partie fixe de la fenêtre avec ses pattes arrière ; tout ceci après des heures de méditation intensive devant chacune des fenêtres de la maison afin d'en bien saisir le mécanisme dans tous les sens des termes, l'intelligence des animaux à poils m'étonnera toujours (et la connerie des animaux à plumes itou, en ce qu'elle a d'inégalable).

 

La grise chatte Milla, doyenne de la horde, a conservé malgré les années une bonne détente mais également développé un embonpoint (ce mot serait-il le seul de la langue française dans lequel on trouve la suite ‘np’ hormis le désuet nonpareil qu'utilisait Charles Baudelaire ?)  prononcé ; à l’apogée de sa capacité hauto-sauteuse (rien à voir avec une pratique sexuelle solitaire), sa tête dépasse à peine le niveau de la poignée et sa technique particulière consiste à croiser, au plus haut de son saut, les deux pattes avant autour de celle-ci pour espérer s’y cramponner un court instant, en tout cas assez durablement que pour l’incliner vers le bas, ce qui n’est guère chose aisée ; en effet, bon nombre de ses tentatives échouent car, non seulement la gravité s’avère incontournable, mais encore, et c'est souvent, la concentration mise en oeuvre et l’effort fourni ne s’avèrent pas à la... hauteur de la situation, comment le dire mieux ? Cependant, le poids du monstre devient miraculeusement un avantage quand il s’est transféré à l'horizontalité et dans la position adhoques, ce qui arrive par hasard et obeso modo (c'est grosso modo, en plus volumineux) une fois sur quatre parce que je suis gentil, une fois sur six me dit ma secrétaire mais c'est moi qui trafique les chiffres, donc verdict : un taux de réussite de 25%, ce qui, à l'âge obusiérique de la prestataire, n’est pas si mal, elle a de beaux restes.

 

On grimpe de douze divisions dans l’excellence pour carrément rejoindre la classe mondiale avec Sheila, nouvelle venue dans la maison, encore jeune, souple, effilée, à la toison ondoyante douce comme de la soie et d’une beauté minette à couper le souffle au plus endurci des hommes de fer (visualisez le genre Miss Cat Univers, voire même Fauve Hautot réincarnée en féline), qui cumule toutes ces qualités avantageuses - par ailleurs largement contrebalancées par un colossal manque de sociabilité, un grognement aussi rébarbatif que dissuasif, et un suintement purulent continu dans les yeux - à une détente impressionnante que lui envie Bohdan Bondarenko puisqu’au sommet de son envol, le point le plus bas de son corps dépasse de beaucoup la hauteur de la poignée ; elle retombe alors de tout son poids plume en position quasiment assise sur ladite poignée qui s’incline devant tant de grâce et sous son cul gracieux, d'où un taux de réussite qui avoisine les 100%. De plus, comme elle n’a besoin ni d’échauffement ni de concentration pour performer, il faut s’habituer à voir une porte à peine refermée à son nez marri se rouvrir dans les trois secondes. Au début, ça surprend, mais après on s’y fait.

 

La solution pour éteindre ces vocations d’autonomie félino-circulatoire (appelons un chat un chat) sans trop se compliquer la vie (parce qu’enfin, on ne va quand même pas se faire choir à l'infini en fermant systématiquement toutes les portes à clé) consisterait à remonter toutes les poignées de porte en position verticale (même pas sûr que l'astuce tienne longtemps : dans ses primes années, Linne ouvrait facilement les portes ainsi remontées, et elle est parfaitement capable de transmettre son savoir aux générations futures, la chafouine), ou à remplacer toutes les poignées de portes par des boutons (65 portes = 130 boutons, bonjour le budget). On n’en est pas encore là.

 

Et c’est ainsi que, surtout du côté de la Chine, Nuwa est grand.

Où l'auteur fait, trois jours trop tard, le bilan scénique de l'année écoulée

 

En 2013, tant mes obligations professionnelles que ma très sociale secrétaire m’ont emmené aux quatre coins de l’Europe dans le but d’y concerter ou d’y voir concerter divers artistes, certains déjà connus de moi et d’autres pas du tout. A mon grand étonnement de spectateur plutôt blasé à qui on ne la fait pas et qui n’est pas facile à enthousiasmer (de la même manière qu’il est très difficile de régaler Monsieur Joël Robuchon avec une boîte de corned beef), je fis toutefois quelques (re)découvertes de bon aloi à l’occasion de la centaine de concerts auxquels j’assistai cette année, un chiffre très largement supérieur à la moyenne annuelle de la décennie précédente, c’est dire si j’ai passé du temps hors de mes pénates.

 

D’abord, j’eus confirmation de la bonne santé scénique de quelques locomotives historiques de la scène industrielle alternative, à savoir Kraftwerk (à Barcelone), Wire (40 ans de carrière !), les Young Gods (à Anvers), VNV Nation (un peu partout), Covenant (Frankfurt), Suicide Commando et Front Line Assembly, The Invincible Spirit (à Dortmund, Gent, et autour d’un barbecue à mon logis), Neurotic Fish (Gelsenkirchen) et d’Absolute Body Control (où l’inusable Dirk Ivens -désormais mon copain tellement qu’on on se croise partout- n’en finit pas de ne pas vieillir) ; mais ceux-là connaissent depuis tellement longtemps les lauriers de la gloire et les hipipourras du public en délire que je me vois mal rajouter une couche au dithyrambisme de leurs thuriféraires.

 

Je vais plutôt plâner dans le désordre sur quatre artistes provisoirement moins populaires mais qui mériteraient largement que ça change, ce que je leur souhaite dans un avenir aussi prochain que possible, et même que j’essaie parfois de leur donner un coup de pouce quand c’est dans mes cordes :

 

Agent Side Grinder (vu à Wroclaw, Pologne) : 5 sobres Suédois construisent avec intelligence et sensibilité des combinaisons rythmique et mélodiques imparables ; le magnétisme extra-terrestre, la danse déjantée et le chant habité du longiligne chanteur Kristoffer Grip, très jarviscockerien, transcendent le tout en live ; des influences sont à chercher du côté de Kraftwerk / Wire / Suicide (tout ce que j’aime) et le résultat final sonne à la fois moderne, original et sincère : j’étais gagné à leur cause au bout d’une minute de concert et le suis resté jusqu’à la fin, de même que tout le public, hélas pas trop nombreux mais captivé, qui a assisté à leur prestation. Depuis, j’écoute en boucle leur double album « Hardware/SFTWR ».

 

Torul (sans doute à prononcer « To-roul », vu à Langen, Allemagne) est un trio slovène électro-guitareux aux mélodies vénéneuses et à l’énergie parfaitement maîtrisée, avec un son excellement mis en place, un chanteur avec la tête du masque Vendetta, une justesse et une puissance vocale redoutables, au total une belle gifle dans la gueule avec une classe naturelle et une élégance plutôt inhabituelles dans le chef des musicos originaires des pays de l’après-Tito qui donnent en maréchal plutôt dans le rustique rugueux tendance gros rouge qui tache, mais ici non. J’ignore provisoirement leur production studio mais je vais combler ça vite fait puisque je viens d’acquérir leurs plaques. Ce groupe a fait la première partie de la tournée européenne Mesh en 2013 et ne s’arrêtera pas là, pourvu que torul pour eux…

 

Rummelsnuff (Roger Baptist dans le civil, vu à Sandersleben, Allemagne) : figure teutonne du héros universel d’un abord dur à cuire et au grand coeur, marin marrant comico-tragique et hyper-body-buildé qui reprend à la sauce EBM Gilbert Bécaud (oui oui), Boney M et Devo, gros bébé joufflu qui pourrait vous broyer la main sans s’en rendre compte, Rummelsnuff m’a touché par son culot, sa plastique impressionnante, son charme improbable, son humour teuton-saucisse-pompes, son abbattage, sa générosité et sa voix caverneuse. Mon héros de l’année !

 

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Rummelsnuff s'interroge : saucisses nature ou curry ?

 

Haujobb (vu à Oberhausen et Frankfurt, Allemagne, ainsi qu’à Barcelone et Madrid avec son projet solo Architect.) : outre le fait qu’il est à la fois bourré d’un talent qui me touche et un être humain adorable sous des dehors qui pourraient sembler bourrus, Daniel Myer a le don de s’entourer de musiciens convaincants, de chercher sans cesse à se renouveler et de réussir à donner une âme particulières à ses prestations qui sont toujours passionnantes. Ce garçon joue dans mes cartes et je suis fan.

 

Je ne ferai pas l’injure au lecteur de lui livrer ici les références internet des groupes précités qu’il trouvera aisément en un quart de clic. Et si 2014 pouvait être du même tonneau scénique que 2013, que le 1er janvier arrive avant-hier, tiens !

16/12/2013

Neuf réflexions généralisantes (non à la dictature du dix !) que l’auteur ne se serait pas faites s’il était resté en Belgique

 

Gutenberg (ce n’était pas son vrai nom mais le pseudonyme qu'il reçut en raison de l’endroit où il est né) était un génie et sa vie aurait été bien plus simple s’il avait bénéficié de son vivant de l’immense prestige dans lequel on le tient aujourd’hui encore et à raison, plus de 500 ans après son trépas qui fut miséreux et passa inaperçu.

 

Il est de petits vins pétillants locaux (pfalziens) qui ne sont pas loin de valoir des champagnes vendus dix à vingt fois plus cher.

 

L’Allemand (la langue) est difficile, probablement aussi difficile que le Français. Sa spécialité : concaténer des mots déjà longs pour en faire des mots encore plus longs.

 

Malgré quelques désaccords vite réglés par des guerres à grande échelle, l’Allemand (le citoyen) est francophile ; les deux nations partagent d’ailleurs un fort intérêt pour tout ce qui est culturel. C’est sans conteste l’Allemagne qui traite le mieux les gens qui travaillent dans ce domaine.

 

S’occuper de boxes de chevaux se limite grosso modo à y rentrer du foin (pour la nourriture) et de la paille (pour la litière), et en sortir… de la merde. C’est assez proche du traitement réclamé par la plupart des grands animaux, et ça se pratique avec deux types de fourches ne différant que par leur nombre de dents, le nombre idéal pour une praticabilité optimale étant moins élevé pour l’entrée des matières que pour leur évacuation. On en conclura utilement que le nombre de dents d’une fourche est directement corrélé au poids transporté.

 

Le chat est schizophrène et son comportement s’inverse selon la pièce où il se trouve : appelez-le dans les escaliers et il s’enfuit sous le meuble le plus proche ; appelez-le sur le même ton dans la cuisine, le séjour ou une chambre, et il saute sur vos genoux en ronronnant.

 

L’Allemand (re-le citoyen) ignore absolument tout de l’indicible saveur du sel de céleri. Non culturellement formé à ce condiment, il refuse effrontément de le trouver à son goût. Par contre, alors qu’il n’a aucune idée de ce qu’est une bouillabaisse, il apprécie la sauce rouille ! L’Allemand est donc une énigme gastronomique dont je ne désespère pas de percer un jour le secret.

 

L’oie est la version animale - en plus bruyant -  de la police de proximité.

 

Une ‘semelle de chaussure’ est une pâtisserie allemande géante faite de pâte feuilletée, de chocolat et de crème ; en la mangeant, on se prend à penser qu’on mâchouille plus d’air que de nourriture mais, après ingestion, l’estomac se trouve quand même fort conséquemment rempli...

15/12/2013

Où l'auteur profite d'un concert lointain pour y rester plus longtemps que nécessaire afin de combler de criantes et scandaleuses lacunes culturelles

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Week-end prolongé à Moscou avec 32crash pour le Synthetic Snow Festival, 3e venue de l’auteur en cette ville qu’il connaît mal car il n’a jamais vraiment eu l’occasion de la visiter lors de ses passages antérieurs, lacune qu’il compte bien combler cette fois-ci.

 

Atterrissage à Domodedovo et transportage commun (prévenu des modalités déplaçatoires, l’auteur voyage léger) en centre ville par un train express énervé dont on pressent qu’il n’est pas du genre à ralentir même quand le manteau d’hermine de la nature environnante fait 3 mètres d’épaisseur.

 

L’hôtel est accueillant, le Russe moyen un peu moins, mais tout roule bien, surtout le métro que la ville bichonne : état de propreté exemplaire, chauffage partout (attention au choc thermique : -7° dehors, +30° dedans), pas de sans abri visibles : toujours refoulés par la police omniprésente qui ne les laisse pas s’asseoir de façon prolongée et encore moins s’étendre au sol, ils voyagent toute la journée, endormis dans les coins des wagons sur la ligne circulaire. Partout, dehors ou sous terre, des dizaines de milliers de gens, au balai ou dans d’énormes machines, s’affairent sans arrêt à déblayer la neige  (quel métier exercent-ils en été ?), quitte à transformer les trottoirs en dangereuses patinoires. Sur la Place Rouge, gigantesque, on peut se faire prendre en photo avec des sosies de Staline, Lénine et Poutine, mais pas moyen de trouver ni chope ni échoppe avec du vin chaud dedans. Les plus petites babouchkas (poupées emboîtables, dans ce cas-ci : 5 fois) sont à 150 roubles et l'amateur a intérêt à ne pas les rater car il ne les reverra qu’à l'aéroport, mais cette fois au prix moins sympathique de (boum servez chaud) ... 1.200 roubles. 

 

Le parc Gorki (du genre beaucoup plus ‘d’attractions’ que ‘botanique’) est squatté par des snowboarders qui se ramassent grave sans jamais gémir pour ne pas perdre la face devant leurs camarades de glisse. Un cappuccino moyen vaut 173 roubles (6 EUR) et un géant (le double) 186, allez comprendre la logique commerciale qui sous-tend la chose. Au musée Pouchkine, file obligatoire au dehors (glaglagla) : le vigile attend que des gens sortent pour en laisser entrer d’autres et, manque de bol, personne ne sort ; après une demi-heure de 50 mètres de file sans avoir avancé d'un pouce, l’auteur pas téméraire et virant stalag(!)mite givrée se rabat vers d’autres occupations ; bien inspiré d’avoir consacré 15 minutes avant son départ à une rapide révision de l'alphabet  cyrillique (histoire de se rappeler, par exemple, que су̏ши se prononce SUSHI et un R à l'envers IA), il s’amuse à déchiffrer - un peu laborieusement - un tas d’inscriptions dont, à sa grande surprise, beaucoup lui semblent parfaitement compréhensibles dès franchissement du barrage de la graphie.

 

Au musée d’Histoire Nationale, qui mériterait un petit coup de remise à neuf, on se souviendra que parmi les farouches ennemis des Russes figuraient les Mongols, qui réussirent à prendre Moscou, et que les Tartares aussi les mirent à toutes les sauces jusqu’à la capture de leur capitale Kazan au XVIe siècle, et que le tout fut saupoudré de quelques joyeux massacres de masse dont l’Histoire avec une grande hache a le secret.

 

Quant au concert, ce fut aussi une jolie tuerie ; si la salle était plutôt glaciale, les incessantes vibrations de la scène dues à des infrabasses surpuissantes se chargeaient de garder les pieds des artistes bien au chaud. Mes camarades Len et Jan étaient en parfaite condition, les 45 minutes de concert furent intenses et l’organisation générale quasiment parfaite (5 demoiselles associées aux commandes = une affaire qui roule). Et, outre quelques chaleureux contacts avec les autres artistes à l’affiche (Substaat, Diary of Dreams, Melotron, Patenbrigade : Wolff), j’eus le plaisir étonné de constater qu’à Moscou aussi, certains spectateurs possédaient la (quasi) totalité de mon hétéroclite production discographique, désormais intégralement signée au prix de quelques crampes digitales...

 

 

 

 

26/11/2013

Où l'auteur reprend du service après une longue absence

 

Après plus d'une année sans postage pour cause d'activités effrénées, me voici de retour à la plume, désormais géolocalisé et dûment enregistré sous d'autres cieux à peu près aussi généreux en précipitations que les précédents, à exactement 363km de distance (selon mon double Tom) sous les nuages exactement, et deux pays plus loin (y a le Luxembourg entre) que mon dernier point de chute en ma Belgique natale dont un certain nombre d'habitants, de mesures, d'excès et d'iniquités commençaient ces derniers temps à me courir grave sur le haricot. Honorant une tradition familiale bien ancrée qui n'hésite point à encourager les plus radicaux changements de trajectoire de vie à tout âge, j'ai donc résolument mis fin, non sans une pointe de regret à l'idée de ne plus revoir qu'épisodiquement les membres de ma famille et les innombrables gens charmants que je côtoyais quotidiennement, aux tourments inhérents à un travail certes enthousiasmant mais abusivement dévoreur d'énergie et d'inspiration au point que l'idée même d'écrire, de lire ou d'écouter de la musique à mes heures perdues me devenait quasiment insupportable, oui docteur c'était graaaav', et je coule depuis maintenant quatre mois à temps plein des jours paisiblement heureux au milieu de mes meubles ici transportés et de plusieurs dizaines d'animaux de toutes tailles au coeur d'un petit village confortablement niché dans une vallée de la campagne palatino-rhénanienne dont j'ai déjà vanté ici-même et abondamment les mérites bucoliques et les qualités joiedevivresques.

 

Que le lecteur ne se méprenne pas, je ne suis point du genre à sauter d'un avion sans parachute, d'un train sans ticket ni d'un pédalo sans bouée, et je n'ai point loué un gigantesque camion de déménagement pour m'exiler en terre étrangère sur un coup de tête irraisonné, oh que nenni, j'ai pris le temps de mûrir l'affaire et d'assurer préventivement mes arrières en acquérant au préalable et à distance un nouvel emploi à relative proximité de ma nouvelle résidence (un CV envoyé, un job obtenu ; c'est un bon résumé de mon existence professionnelle, je dois être béni des dieux) et en apprenant la langue des autochtones dans laquelle j'excelle en grammaire et en comprenure, mais nettement moins en parlage et en scriptitude, quoique j'y travaille quotidiennement. Un bémol excusatif à ma sous-germanitude temporaire : j'exerce mon nouveau métier exclusivement en français…

 

Le Rheinland-Pfalz fait environ 5% de la population et de la surface du pays et fournit notoirement les 2/3 de la production vinicole teutonne à des prix tellement ridicules que leur mention ne frise même pas l'indécence mais atteint carrément un insupportable degré de cruauté raffinée quand j'en parle à mes camarades non exilés : on trouve en effet ici des vins bio parfaitement buvables à moins de 2 EUR la bouteille (de 75cl, évidemment). C'est un Land particulièrement touristique peuplé de gens charmants, travailleurs, cordiaux et efficaces. La densité des réjouissances et de la vie socio-culturelle de mon petit village d'adoption (500 personnes à peine) me sidère : les festivités battent leur plein toute l'année, avec d'incessants défilés, des soirées et des beuveries à toute occasion, une troupe de théâtre, plusieurs vignerons, un club de foot, un club de danse et j'en passe, tout est ici prétexte à faire la fête, de la sortie du vin nouveau (le Federweiser, un régal) en passant par le début de chaque saison, les équinoxes, le carnaval, plusieurs foires, Pâques, Noël et le Nouvel An, et des dizaines d'autres. A chaque fois que la fête se termine, dans les heures qui suivent, tout est méticuleusement rangé et nettoyé rapidement et discrètement, le Pfalzois est bien organisé et ne badine pas avec la discipline.

 

Depuis mon arrivée, j'ai appris des tas de choses que faisaient probablement mes ancêtres mais sur lesquelles  l'implantation urbaine des 2 générations précédentes avait obligé mon clan à faire l'impasse, du genre : ramasser en forêt du petit bois pour le feu, cueillir prunes, pommes et poires pour les transformer en jus et compotes, conduire les chevaux à leur pâture et nettoyer leurs boxes, travailler le bois, rentrer le foin et les nourritures pour animaux par tonnes… toutes choses (ré)apprises sur le tas (et le tard) qui me valent, après quelques courbatures au démarrage, une santé redevenue de fer. Et tout cela avec une bonne dose d'inspiration qui me permet de poursuivre mes nombreux projets musicaux eux aussi revigorés par ce déménagement salutaire. Allez Louis A., la vie est belle. 

23/09/2012

Où l'auteur cause pêle-mêle et notamment des ânes, de fleurs, d'allégories et d'érosion ...


L'auteur, qui aimerait tant que sa vie eût été parfaite, éprouve quelquefois la vague impression d'avoir souvent, dans sa longue vie scénico-brâmante qui ne semble pas près de vouloir s'arrêter (1), écrit et chanté des âneries (2). Ce sentiment culmine assez naturellement, par contraste, depuis qu'il s'est mis en tête d'interpréter Baudelaire et Norge.

 

(1) Tant que je pondrai des trucs, je n'envisagerai pas de m'arrêter avant le jour où plus personne ne me proposera de les mettre sur disque et/ou de les interpréter sur scène. 

 

(2) Je présente mes plus empressées excuses, pour l'usage du terme "ânerie" dont je ne suis pas responsable de la péjorativité, auprès des ânes en général, créatures adorables dont je chéris en ce moment et depuis bientôt deux ans un spécimen rigolo que je brosse, nourris et mène et ramène en pâture chaque jour où j'en ai l'occasion.

 

Lorsque me vient l'angoisse de mes propres insignifiance et nullissimitude dans l'écrivage de chansonnettes, deux possibilités s'offrent à moi : soit l'écoute attentive (quoique limitée dans le temps, je ne suis pas sujet à la masochismerie) des paroles des chansons diffusées sur les grands ondes commerciales (dont l'irrémédiable niveau de débilité mononeuronale m'emplit irrémédiablement d'une immense et renouvelée confiance en mes propres capacitudes de scriptation), soit la relecture de l'une ou l'autre créations passées qui me semble porter l'une ou l'autre idée, formulation ou sonorité quelque peu digne d'intérêt.

 

Voici par exemple, molièrement traduite à l'intention des anglononphiles : 

 

Poussière et sécheresse (3)

 

Morts les dahlias et les marguerites,

Même les pissenlits.

Partis l'étang et le jardin,

La fontaine, la verdure et l'or bleu.

 

La poussière et la sécheresse ont tout envahi.

 

Les feuilles mortes sont tombées des arbres,

Les arbres ont pleuré leur sève avant de mourir.

Chaque soir un nouveau jour sans eau

Se couche sur les dunes et les collines (4).

 

La poussière et la sécheresse ont tout envahi.

 

La sécheresse a étouffé nos fibres

Nous a érodés jusqu'au au coeur

 

La poussière et la sécheresse ont tout envahi.

 

(3) originellement 'Dust and Drought' figurant sur l'album 'Weird News from an Uncertain Future' ('Etranges Nouvelles en provenance d'un Futur Uncertain') de 32crash.

 

(4) remarque à l'intention des puristes : le texte original est basé sur des allitérations en 'd' ; outre le titre 'Dust and Drought', le paragraphe astérisqué original fait 'Daily dawns another dessicated day on the dunes and on the dales'. Plusieurs autres passages sont construits de même.

10/08/2012

Où l'auteur célèbre avec emballement et par le menu un sportif méritant qui révèle la considérable étendue de son talent


Après 16 minutes de jeu dans sa rencontre de quart de finale olympique Hommes contre l'Espagne ce mercredi 8 août, la France handballante qui n'était guère emballante n'en menait pas large tout en étant largement menée (allez comprendre): les encore actuels champions olympiques et du Monde avaient en tout et pour tout inscrit un pauvre malheureux petit but. De mémoire d'auteur qui en a tant vu qu'il n'a quasi rien loupé, et bien que le moteur offensif hexagonal se soit quelquefois déjà grippé au cours de sa chevauchées historique durant de longs moments crispants (plus souvent qu'à son tour face aux mêmes Espagnols, d'ailleurs), je ne me rappelle pas d'un seul match où l'EdF ait accusé un passage à vide aussi long.

 

Que se passait-il ? S'étaient-ils tous abimé les doigts en tapotant trop longuement la veille sur leurs portables pour donner de leurs nouvelles à leurs proches restés sur le continent ? S'étaient-ils occasionné une entorse collective au sortir du car à cause d'une marche défectueuse ? Un soudain et félon dérèglement nocturne du conditionnement d'air de leur immeuble-dortoir les affligeait-ils d'une irritation oculaire sévère ? Pire, avaient-ils goûté aux fish'n chips insulaires ou au porridge breakfastien ? Rien de tout ça évidemment, c'est juste que le gardien espagnol, Arpad Sterbik, l'un des 3 meilleurs gardiens (avec le serbe Stanic et le français Omeyer) quand il n'est pas HS, au regard au moins aussi noir que sa tenue du jour, avait décidé avec conviction en son fors intérieur et dans sa langue non natale (d'origine serbe, il a été récemment naturalisé) que c'était son jour et qu'il ferait barrage de son corps surpuissant aux velléités offensives d'en face. Et, sacrebleu, aidé qu'il était par une défense monstrueuse en pare-chocs devant lui, ça marchait plutôt pas mal. Après 16 minutes de jeu donc, le score était de 6-1 en faveur de l'Espagne. Si sa défense fonctionnait correctement, les traditionnellement ultraperforateurs attaquants de France avaient été muselés, et je n'aurai pas la cruauté de citer ici les chiffres accablants attestant de leur errance offensive pour cause de sterbikite aigüe.

 

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Sterbik, le gardien provisoirement infranchissable. 6-1 pour l'Espagne.

 

L'affaire aurait pu tourner à la correction du genre dégelée de chez passage à tabac, mais les Français conservèrent un calme de circonstance (olympien, donc) et entreprirent de répliquer dans l'adversité avec le sérieux et l'abnégation dont ils ne se départissent que rarement lorsque l'adversaire les mène dans un bateau qui de surcroit coule ; on vit donc les valeureux Hexagonaux s'abstenir de perdre la boussole, s'accrocher aux bouées, s'appliquer à colmater les brèches, tenter de regonfler le canot pour garder le cap et de redresser la barre avec les moyens du bord (oui, j'ai récemment visionné beaucoup d'épreuves de voile) qui restaient cependant limités puisque ce diable de Sterbik continuait à leur faire des misères, certes moins nombreuses que lors du premier quart-d'heure mais tout de même. Grignotant petitement leur retard, les Bleus étaient toujours menés 9-12 à la pause et, sur base de ce qu'on avait vu, la rencontre pouvait encore tourner à leur totale confusion en seconde période. 

 

Sauf que pas du tout.

 

En effet, après 31' 40'' de jeu, le surfûté entraîneur Claude Onesta donna enfin à l'affûté William Accambray l'occasion de sortir du bois (ou de la futaie, si vous préférez) puisqu'il n'avait pas encore mis les pieds sur le terrain depuis le début du tournoi. Il faut dire que ce doux bambin joufflu (194 cm pour 94 kilos, arrière-gauche droitier à la carrure de type buffet croisé avec un frigidaire, rapidité de bras supersonique et coup de poignet d'une précision centimétrique), fils et frère de grands sportifs (son père Jacques, je m'en souviens, fut longtemps le meilleur lanceur de marteau national, mais le reste de la famille n'est pas en ... reste non plus),  rongeait jusqu'alors son frein -déjà pas mal entamé- non loin du banc en tant que 15e homme et réserviste, n'ayant droit, en guise de gîte olympique et à ce subalterne titre, qu'à un lit pliant dans un couloir (véridique), en attendant de passer éventuellement dans le groupe des 14 titulaires à la faveur (ou défaveur, selon le point de vue) d'une éventuelle blessure de l'un des 2 x 7 susdits, ce qui advint la veille du jour de la rencontre dont au sujet de laquelle que je vous relate les péripéties, lorsque le staff médical déclara que l'ailier droit Guillaume Joli, qui n'avait pas démérité, n'était définitivement plus apte au service en raison d'une inflammation ici voir figure A qui ne résorbait pas. En attendant son heure, qui aurait pu tout aussi bien ne jamais advenir mais que d'aucuns avaient quand même vu venir, ledit William resta donc à l'écart forcé lors des 4 matches du tour préliminaire, se montrant patient et affable lors des interviews et hyper-professionnel dans son entraînement puisqu'il évacua son trop-plein d'énergie en soulevant encore plus de fonte* qu'à l'habitude dans la salle d'entraînement locale. A cet égard, et ce n'est pas faire injure aux méritoires efforts accomplis dans le même sens par les haltérophiles, on ne soulignera jamais assez l'exemplarité avec laquelle les handballeurs modernes contribuent à l'essor de la production métallurgique contemporaine.

 

Bref, quand il entama son match, William était gonflé à bloc et il allait casser la baraque mais personne ne le savait encore (sauf peut-être Onesta dont la modestie de bon aloi a du mal à masquer des coups de génie tellement fréquents que certains jaloux ont carrément tendance à le trouver diabolique). Jusqu'alors, Will (c'est son surnom) avait plutôt limité ses exploits, et ce n'est déjà pas rien, à son équipe de Montpellier ultra-dominatrice du championnat de France dont il est une valeur aussi sûre qu'efficace, ainsi qu'aux équipes nationales de jeunes où il avait empilé les buts par dizaines avec la régularité d'un marteau-piqueur métronomique ; il faisait également partie des sélectionnés réguliers du groupe France senior où, sans vouloir rabaisser ses mérites, il était un joueur parmi les petits nouveaux qui s'intègrent au compte-goutte, qui faisait certes correctement son boulot voire même parfois nettement plus quand il n'y avait pas trop d'enjeu, mais restait en dehors du coup dans les moments décisifs où ce sont les cadres expérimentés qui se réapproprient la responsabilité du faisage de différence. On se souvient par exemple de la finale du dernier championnat du monde contre le Danemark où Will, après un bon départ et plusieurs buts, s'était fait beaucoup plus discret en fin de rencontre, et où c'est le toujours fringant vétéran Jérôme Fernandez qui avait dû empoigner le cocotier par les cornes pour secouer la fourmilière et assurer définitivement la victoire à son équipe. Mais bon, je chicane, les jeunots qui éclosent trop vite ont trop souvent tendance à se brûler les ailes pas loin derrière ; qui pouvait le blâmer, à ses 22 ans d'alors, de n'avoir point encore atteint le statut de superstar métacosmique que ses considérables moyens athlétiques lui promettaient ? Pas moi.

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Illustration anticipative de ce qui suit : Accambray seul contre trois défenseurs, même pas peur, c'est passé.

 

Toujours est-il que l'ascension au faîte du firmament des géants du sport n'avait été différée que de quelques mois et que le jour de gloire était arrivé car Mr Accambray, introduit tardivement au coeur de cette rencontre qu'il n'oubliera pas de sitôt, réalisa en moins de 28 minutes et 20 secondes (car il revint fréquement sur le banc entre deux tirs victorieux) une prestation tout à fait extraordinaire en inscrivant 7 buts à un Sterbik médusé et impuissant, en distillant plusieurs passes décisives à ses camarades, en subjuguant son équipe et en la poussant vers l'excellence, contribuant notamment à 12 minutes mémorablement euphoriques (de la 39e à la 51e) au cours desquelles la rencontre bascula (presque) définitivement du côté français, le score passant de 14-17 à 20-17, soit un 6-0 bien tassé (dont 4 buts de Will) qui tombait à point pour venger le calamiteux début de match, période au cours de laquelle la défense bleue fit montre d'une maestria qui confina à la perfection. Les Espagnols revanchards et accrocheurs piqués au vif revinrent certes à 22-22 et eurent même l'occasion de prendre l'avantage, mais le gardien Thierry Omeyer sortit alors, comme à son habitude (au plus il faut absolument qu'il soit intraitable, au plus il l'est), les arrêts nécessaires pour préserver l'essentiel, et la France, héritant de la possession de la balle à 30 secondes de la fin, mena posément son attaque pour amener Nikola Karabatic en position de tir à 4 secondes de la fin ; son envoi fut une fois de plus repoussé par Sterbik mais le ballon revint miraculeusement dans les mains d'Accambray, toujours lui, esseulé derrière la défense qu'il venait de contourner habilement parce qu'il avait bien anticipé la phase ; il ne laissa pas filer l'aubaine et, d'un tir au sol sec et précis, crucifia une dernière fois l'ibéro-croate pour donner la victoire à ses couleurs (23-22) puisque les 2 secondes de temps réglementaire non encore écoulé ne permettaient plus à l'Espgne de tenter quoi que ce soit. Comme un seul hommes, les Espagnols tombèrent au sol et les Français sur le dos de William-le-Sauveur qui, avec ses 7 précieux buts, venait de scorer à lui tout seul presque autant que le reste de la base arrière (8 buts au total pour Karabatic, Fernandez, Barachet et Narcisse réunis).


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23-22, 7e but d'Accambray. La France a gagné. Karabatic et Guigou exultent. Dans une seconde tous les Espagnols sont par terre.

 

A l'interview, quand on lui demanda ses impressions sur sa prestation quinze étoiles qui le propulsait à jamais au niveau éverestien des plus inoubliables auteurs suprahumains d'exploits sublimissimes dans la flamboyante légende des sports collectifs, il eut cette explication aussi bouleversante qu'inédite :

 

- J'étais chaud-patate.

 

Je n'aurai qu'un seul mot : admirable.



* Faut-il s'étonner que les armoires à glace soient assidues à la fonte ?

27/07/2012

Où l'auteur fait le point sur la situation des animaux de la ferme du Pfalz évoqués ici-même il y un an.

DSC02987.JPGSi la vie des humains passe généralement comme un long fleuve tranquille dépourvu de péripéties car baignant perpétuellement dans un immuable* et béat climat de tendresse et d'harmonie, comme on peut le voir notamment ces dernières semaines du côté de la Syrie, celle des animaux, autrement plus courte, s'avère d'autant plus mouvementée et changeante qu'ils sont nombreux et regroupés au même endroit, voilà qui relève d'une logique élémentaire et s'applique parfaitement à l'endroit rural sustitriquementnommé où j'ai mes quartiers dès que l'oisiveté me prend.

C'est ainsi que l'énorme coq Google que l'on pensait éternel s'en est retourné au paradis des cocoricos. Il avait l'habitude de passer ses nuits dans la mangeoire de son copain l'âne Timmy qui, un soir du dernier hiver, pris d'une légitime fringale, plongea dans le foin son gros museau distrait pour en retirer, à son grand étonnement, davantage de plumes noires que de brins blonds : il venait de lui arracher involontairement toutes les plumes du cul, ce qui nuit considérablement à l'élégance du profil et de la prestance naturelle du désormais moins fier gallinacé mais lui valut en revanche un aspect comiquement insolite qui fit pouffer tout le village car il n'arrêta jamais de se montrer au grand jour pour pousser son cri matinal, là où d'autres se seraient cantonnés aux plus sombres recoins durant le temps nécessaire à leur réhabilitation. La perte de ses jolis plumes arrières causa-t-elle à l'estime de son lui-même un choc intérieur irrémédiable ? Toujours est-il qu'à peine repoussées, il se mit* à perdre du sang en abondance et à s'affaiblir rapidement avant que le vétérinaire décide qu'il était insauvable et qu'il fallait urgemment abréger ses souffrances, ce qui fut fait sur le champ. Sa compagne Emma, une boule de plumes brunes trois fois plus petite que lui, bien que nettement plus jeune, ne lui survécut pas longtemps ; elle s'acoquina un temps - plus par dépit que par affinité - avec un autre coq aussi monochromiquement blanc que son prédécesseur était polycolorément bigarré**, jusqu'au soir où elle décida que c'en était trop, se coucha sous sa mangeoire préférée au lieu de dedans, et trépassa dans la nuit sans faire d'histoires.

 

La vénérable chatte Momo, âgée de presque 22 ans, s'est endormie une dernière fois à la fin de l'hiver, veillée par son compagnon de villégiature culinaire Orry, qui fut tellement attristé de son départ pourtant prévisible et attendu qu'il en devint neurasthénique et quasiment insupportable. C'est pourquoi je décidai de faire un petit geste en ouvrant généreusement et grands les cordons de mon portefeuille (c'est pas donné, ces bestioles) pour lui offrir un royal et nouveau compagnon en la personne d'un adorable chat birman de haute lignée, car le très officiel arbre généalogique de Filou vom Paulinenwald (c'est son nom) reçu lors de son acquisition précise que ses 6 ancêtres directs (2 parents + 4 grands-parents) sont tous bardés de noms à particules reluisantes et de titres internationaux ronflants (Champion, Europachampion, Int. Champion, Gr. Int. Champion). Âgé de 6 ans, le nouveau venu est aussi magnifique qu'étirable, fin, poilu, curieux, paresseux, photogénique, adoré de tous, et coule des jours heureux du sol au plafond** (il adore les hauteurs) dans la cuisine avec son camarade tellement jaloux qu'il n'hésite pas à le taquiner mesquinement à chaque fois -et c'est souvent- que les caresses et gouzi-gouzis vont trop nettement vers celui des deux félins qui n'est pas lui.

 

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Filou vom Paulinenwald et son pedigree qui arrache.

 

Une adorable petite fouine nommée Raspoutine n'a vécu qu'une semaine à la ferme. Recueillie dans une maison voisine car tombée des chaudes hauteurs de la grange où elle vivait discrètement avec sa famille, et ayant survécu à sa chute de plus de cinq mètres sur un sol en pierre, elle ne se remit jamais de sa mésaventure ; âgée de quelques semaines seulement, nourrie au biberon par la propriétaire de la ferme qui n'épargna pas ses heures de veille et de soins, supervisée par une vétérinaire compréhensive et motivée, adoptée par les chats du lieu dont certains vinrent se coucher à ses côtés pour la réchauffer, elle s'éteignit dans la nuit de son huitième jour à la ferme, à la consternation de ses habitants, après avoir gémi de longues heures durant. Elle repose désormais sous une petite pierre à son nom dans un coin du potager. Comment a-t-elle fait pour conquérir si rapidement le coeur de tous qui en ont pourtant vu d'autres ? C'est un grand mystère...

 

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Le petit Raspoutine, 13cm de long et nettement moins en forme que ce qui transparait sur cette photo.

 

L'oie Gertrud a elle aussi quitté pour de bon la ferme tranquille. Donnant depuis plusieurs jours des signes de fébrilité, elle se coucha un matin paisiblement au bout de la cour pour ne plus se réveiller, et sa dépouille fut longuement et férocément gardée par le très déterminé jars Gustav (un lointain cousin à Jean-Michel) qui parut ensuite fort affecté de sa disparition et reçut rapidement pour nouvelle compagne une autre anatidée, cette fois aussi blanche que la neige immaculée, judicieusement appelée Schneewittchen (oui, la copine des Sept Nains dans la langue de Steiner) qui a l'heur de lui plaire beaucoup, sur laquelle il veille désormais avec zèle et jalousisme, et qui a pour habitude de méditer sur une patte la tête dans ses propres plumes en plein milieu de la cour qui vient d'être repavée à neuf, je le dis par souci du détail pratique ; il est en effet notoirement plus facile de tenir en équilibre sur une patte palmée quand celle-ci prend appui sur une surface plane plutôt que sur du gravier.

 

Au rayon des premiers pas aux sens propre et figuré dans un domaine dont on ignore tout, je m'adonne avec parcimonie (voire même avec parlàmonie, ça dépend d'oùsk'on va) à la balade à cheval ; après un premier essai équitatif timide et limité sur le dos de l'étalon Jack pour un trajet de moins de 100 mètres, second essai début juillet pour 2 kilomètres sur mon chevalin chouchou (jusqu'alors de loin seulement, ou tout près, mais jamais dessus) Amigo ; l'animal, non content de camper une silhouette exquise aux contours harmonieux, fut admirable en la circonstance comme il l'est toujours à chaque fois que je le ramène de - ou le mène à - sa pâture en marchant à ses côtés, se montrant d'une fiabilité et d'une docilité exemplaires et s'abstenant de tout câbrement intempestif. J'en fus fort ému, et lui en sembla fort content. Depuis, j'ai l'impression qu'il me fait régulièrement des clins d'oeil à chacune de nos fréquentes rencontres. Mais il ne va tout de même pas jusqu'à me permettre de lui caresser le cou pendant qu'il mange, faut pas exagérer non plus.

 

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Amigo, le gentleman-cheval, au sortir du box. 

 

Les lapins vont globalement bien, je le signale à l'attention expresse du Président de l'Amicale des Léporidés qui vient à l'occasion lire le contenu de ces colonnes. Aucune perte à déplorer dans leurs rangs lors de ces 12 derniers mois, même si Teddy (précédemment dénommé Blanco) dut passer tout l'hiver à l'intérieur ; après plusieurs mois de soins attentionnés, et dans un état alarmant qui stagnait, il parvint par miracle à se refaire une santé au moment où on le croyait perdu, et, de retour dans le clapier géant dès le retour du printemps, il gambade aujourd'hui allègrement dans la paille et la joie de vivre avec ses camarades.

 

De temps à autre, une poule imprudente parvient à s'échapper de son enclos et atterrit dans celui des sangliers, où son espérance de vie dégringole brutalement à moins de vingt secondes ; deux intrépides écervelées connurent le même sort en moins d'un mois : se faire happer et broyer illico par la gueule béante et vorace du très teigneux Alfred, récemment pesé à plus de 200 kilos, dont le caractère empire avec l'âge et dont le seul charme à mes yeux est de posséder deux énormes oreilles invraisemblablement poilues.

 

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Alfred, la terreur des volatiles imprudents.

 

 

145.JPGNouveau venu strictement confiné à la cour et interdit d'entrée en maison car non vacciné et donc potentiellement porteur de maladies dangereuses pour les autres félidés, le peu commode (mais qui fournit des efforts notoires en direction des humains pour le devenir) Mauw - surnommé Viens-te-battre-avec-moi-si-t'es-un-chat - s'est imposé à l'usure, en venant mendier de la bectance plusieurs semaines d'affilée avant d'être exaucé, au bord de l'inanition. Personne dans le village ne sait d'où il vient et a fortiori à qui il appartient, et il n'est pas rare qu'il s'absente nuitamment pour aller se colleter à d'autres chats en de bruyantes et belliqueuses bagarres dont il revient généralement vainqueur et fier comme Artaban, mais aussi parfois en piteux état, ce qui lui vaut de remporter haut la main le prix des plus gros frais de vétérinaire par tête sur les 6 derniers mois. Ne pas s'aviser de le caresser ailleurs que sur le haut de la tête, sinon il griffe immédiatement. Il a des yeux jaunes et ne présente pas très bien. Les nuits de non-expéditions punitives, il lui arrive de hurler à la mort et de réveiller toute la ferme et ses alentours. En journée, il couche en travers des marches du porche et se fout bien de votre intention de passer car il sait que vous n'aurez pas le coeur à lui marcher dessus. S'il n'a pas grand-chose pour plaire, il sert cependant à tester en l'humain la profondeur de ses fibres de patience et de tolérance vis-à-vis des créatures qui ne font rien, ou si peu, pour les mériter.

 

164.JPGJe suis en gros contentieux avec l'énorme cochon Néro, pourtant sympa jusqu'alors, depuis qu'il m'a causé à l'improviste et sans raison discernable - l'aurais-je par mégarde sorti trop brutalement de l'une de ses innombrables siestes ? - , d'un coup inattendu de son gros groin ponctué d'une dent droite saillante et bien aiguisée bien visible sur la photo ci-contre, une estafilade sanguinolente de 30 cm à la jambe, qui m'obligea à faire la file durant 3 heures dans une salle d'attente surpeuplée et surchauffée pour un rappel de vaccin antitétanique (celui qui rend insubmersible), estafilade dont la cicatrice, près de 4 mois plus tard, est toujours bien visible et ne se décide même pas à envisager** de s'estomper pour disparaître**. Pour comble d'escalade revancharde déplacée et dans mon chef parfaitement insouhaitée à l'égard de la race porcine contre laquelle je n'ai globalement aucune animosité, je dégommai involontairement, quelques jours plus tard, à quelques kilomètres de la ferme pfalzienne, une jeune laie qui, vers la minuit, déboula d'un bosquet jouxtant la chaussée non éclairée, sans prévenir, sans phares et sans autorisation de ses parents, pour venir se jeter contre la roue avant gauche de ma Joséphine à moteur sans que je puisse rien faire pour l'éviter. Dézinguée à 90% sur le coup, la bête eut encore la force de se traîner jusqu'à l'accotement pour y finir ses jours et m'éviter de devoir déplacer moi-même sa carcasse définitivement inanimée de plus de cent kilos (ce que ma force herculéenne m'aurait toutefois permis d'accomplir sans bouger les oreilles, ou à peine, en cas de nécessité). Aucun dégât à la voiture hormis une centaine de poils noirs coincés dans une jante, mais plusieurs semaines de tristesse et de mauvaise conscience pour le chauffeur dont la vitesse à l'endroit du choc correspondait parfaitement à celle plafonnée par les signaux routiers qui jalonnaient les hectomètres précédents, ce qui prouve à l'évidence l'irréprochabilité de son comportement conductif lui même attesté par le passager/témoin à bord au moment du drame. Les autorités policières, immédiatement prévenues, ont mis plus d'un mois à enlever le cadavre, obligeant l'assassin empruntant régulièrement la même route à recroiser plusieurs fois sa victime, ce qui n'a pas facilité le processus de deuil.

 

Il me reste enfin à évoquer le comportement du chef de la baraque, le chat Arko qui paresse en ce moment sur mes genoux et rend mon scriptage fort malaisé, mais un paragraphe n'y suffirait pas et donc y a plus la place...

 

* notez l'anacoluthe

** pléonasme

*** contresens : est-il envisageable que quoi que ce soit puisse couler du sol vers le plafond ?

Photos : Els Agelink.

31/05/2012

Où l'auteur teste résolument le sens de l'observation de son lectorat

 

Il y a dans la photo ci-dessous une aberration majeure et évidente. Laquelle ?

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La solution se trouve plus bas, mais ne pas la regarder trop vite.

 

 

 

 

Pas trouvé ? Pourtant c'est évident.

 

 

 

 

Bon, voici la solution.

Sur la vitre, il est indiqué 'Toilettage' alors que manifestement tout se passe au rez-de-chaussée.

Incroyable, non ?

07/05/2012

Où l'auteur se (re)livre à un de ses exercices préférés

 

Le tout proche Fiestival Maelström (c’est cette semaine et j’y serai ce samedi 12) a pour titre « Troubler le futur ».

 

C’est l’occasion d’un brin d’écriture sous contrainte.

 

Troubler le futur constitue notre énoncé de départ, qui, à bien le lire, comporte 15 lettres parmi lesquelles 3 voyelles différentes. Voici donc 15+3 = 18 énoncés voisins, classés par ordre croissant de longueur, qui n’utilisent que les voyelles de l’énoncé de départ : il s’agit donc de 18 lipogrammes en a, i et y, au cours desquels, surtout vers la fin, l’auteur se lâche.

 

Torcher J+1 et sv.

Flouter l’émergent.

De toekomst storen.

To confuse tomorrow.

Perturber le non échu.

Unsere Zukunft stören.

Embrumer le subséquent.

Gêner le cours des choses.

Déconcerter le post-présent.

Corrompre le non encore survenu.

Engendrer un gros bordel censé durer.

Pousser le cortège des jours vers le désordre.

Mettre sens dessus dessous le réel en genèse.

Enténébrer le jour plus un et tous ceux en sus.

Foutre le boxon sur le déroulement escompté des occurrences temporelles non écloses.

Se porter résolument contre le monotone ronronnement de notre bonne fortune égocentrée.

Supporter fermement tous les renversements en mesure de rendre notre sort nettement plus nébuleux.

Plonger en l’onde, d’un geste souple, une pogne, une truelle ou une pelle pour déclencher un mouvement de flux et de reflux, créer une houle, provoquer un remous, éventuellement même rendre le flot un peu plus boueux ; les découvertes que nous réservent en conséquence les éons du Temps en ces reflets déformés et tourmentés n’en prendront que plus de profondeur et d’envergure.

 

Le tout en bougeant à peine les oreilles.

04/05/2012

Où l'auteur participe avec joie et bonheur à la célébration de la mémoire et de l'oeuvre d'un grand poète dont les livres n'ont pas quitté sa table de chevet depuis une bonne demi-douzaine d'années

Rencontre-débat « Amour, délice et Norge »

 

 

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Présenté par Jean-Luc Wauthier. Récitant: Jean-Luc De Meyer

Amour, délice et Norge : le jeu de mots peut paraître facile, nous rappelant la bonne vieille règle grammaticale des noms à double genre. Il n'est cependant pas superficiel.

Amour, vertu et valeur suprêmes pour Norge: amour de la poésie, certes, mais aussi amour intense et jubilant de la vie. On modifie une seule lettre, et voici que surgit l'humour et l'amour de l'humour.
Car Norge habite un pays où ses voisins s'appellent Magritte et La Fontaine. De Magritte, il a le regard candide qui rend cocasse le réel; comme Magritte, il sait que « toute chose visible cache autre chose de visible »- quand le monstre n'est pas un monstre, qu'une girafe n'est pas un pommier ou qu'un roi diurne est en réalité, la nuit venue, une poutrelle.
Mais l'auteur de « Joie aux âmes » n'a pas le pessimisme existentiel de Magritte. Son voisin de cœur et de chambre, c'est La Fontaine. Comme pour le fabuliste, ceux et celles qui ont voulu « faire du Norge » se sont cassé les dents; le travail poétique de Norge n'est en effet réductible qu'à lui-même; comme La Fontaine, il est à la fois constamment imité et définitivement inimitable. Comme le La Fontaine du « Héron» par exemple, il semble commencer un récit pour l'achever par un autre: son texte poétique est une surprise perpétuelle- Norge, Secrétaire perpétuel de l'inattendu. Enfin, comme La Fontaine, les délices qui émanent de sa plume détestent les cuistres et les pédants ceux qui, tel Victor, ont les idées « pesantes, égales, épaisses ».

Merci à Jean-Luc De Meyer, fidèle suzerain de l'Oulipo et poète en belle humeur, de prêter sa voix et son talent au célébrant de la langue verte et des oignons en fleurs.

En introduction, J.-L. Wauthier présentera son coup de cœur pour le poète Luc Baba.

 

Date et lieu: Le jeudi 10 mai de 20h à 22h à la Maison des Ecrivains, Chaussée de Wavre 150, 1050 Ixelles
Téléphone: 02 / 511 91 22
Tarif: 5 € -3 € (Etudiants, Enseignants, Demandeurs d'emploi, Seniors)

15/04/2012

Où l'auteur établit une foultitude de liens passionnants et improbables entre un musée bien tenu, les dinosaures, un certain désespoir existentiel, un peu de mathématique naturaliste à la grosse louche, le handball et Norge

 

Parmi les nombreux musées bruxellois qui valent le détour et que je conseillerais sans hésiter au lecteur désoeuvré mais néanmoins soucieux de s'informer des belles choses à savoir au sujet de notre jolie planète avant d'y décéder, celui des Sciences Naturelles (son nom complet : Musée de l'Institut Royal des Sciences Naturelles) n'est guère le moindre. Je viens de m'y rendre deux week-ends de suite, sans pour autant avoir eu l'occasion d'épuiser le sujet, c'est-à-dire de tout zieuter, tant abonde la matière intéressante. Voici quelques notes prises au cours de ces visites, précédées d'une courte introduction.

 

Les dinosaures ont vécu de -250 à -65.000.000, soit 185 millions d'années. Si on se limite aux spécimens les plus gros, avec une durée de vie de 75 à 300 ans (disons 180 ans en moyenne pour simplifier) et un âge moyen à la reproduction (çui-là qui sert à calculer l'intervalle inter-générationnel) situé au tiers de la durée de vie moyenne, soit à 60 ans dans le dino-cas, ça fait quand même -boum, servez chaud !- trois bons millions de générations de tricératops & apparentés qui se sont succédées sans discontinuer (pléonasmes), ce qui n'est pas rien, et encore, c'est une estimation basse puisqu'il existait des dinosaures beaucoup plus petits qui vivaient nettement moins longtemps, et qui ont donc compté, sur la même période, un nombre de générations autrement plus décoiffant. L'être humain, lui, compte ses années de funeste présence sur terre en quelques milliers, ses générations en quelques centaines… et se comporte comme s'il était éternel. Bref, à côté de la longévité dinosaurienne, le néfaste bipède qui aura disparu d'ici trois générations à tout casser est un micro-couillon (mal et bientôt) fini. Fin de l'intro.

 

Dans leur cadre superbement rénové il y a peu, les célèbres iguanodons (une variété de dinosaures brouteurs et placides) de Bernissart, découverts en 1883 au hasard du creusage d'une mine de charbon, constituent l'attraction (ou l'extraction, hihihi) la plus spectaculaire du MIRSN. Au prix de performances chimico-manipulatoires pas piquées des canetons et excellemment narrées ici, ces grosses bébêtes ont été montées debout sur leurs pattes arrières (selon les modèles du casoar et du kangourou) alors qu'on a appris entretemps, non sans un certain émoi (triple chez Dutronc), qu'elles se tenaient plutôt à quatre pattes (leurs membres antérieurs sont d'ailleurs fort développés) avec leur colonne vertébrale parallèle au sol, ce qui serait quand même visuellement assez nettement moins impressionnant. Inutile cependant d'envisager de les remettre dans la posture adéquate, les os sont trop fragiles, ça les détruirait définitivement. Un carottage effectué en 2002 à plus de 300 mètres de profondeur a révélé que d'autres squelettes attendent encore d'être découverts, mais… ça manque de fonds pour aller creuser dans les fonds, et l'exemplaire collaboration industriello-paléontologique de la fin du XIXe, qui a vu les travaux miniers s'arrêter pendant deux ans pour laisser les scientifiques pelleter à leur aise, n'est plus de mise par les temps qui courent où tout le monde galope sur les trottoirs.

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Leur posture de reconstitution telle que visible au MIRSN

 

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Leur plus vraisemblalbe posture habituelle

A noter l'improbable lien entre les iguanodons et … le handball (oui oui) : Bernissart possède depuis longtemps, et par intermittences, une équipe de handball (de niveau plutôt modeste, et dont la version la plus récente dite Iguanodons s'est éteinte en 2011) contre laquelle j'ai joué une bonne dizaine de fois en 30 ans depuis le milieu des années 70 (sans avoir jamais perdu).

 

A noter aussi l'autre lien entre les dinosaures placides et le poète belge Norge via son poème Le trimeur qui débute ainsi :

Bonjour bonjour, brontosaure,

Ca fait longtemps qu'on s'est vu.

Aujourd'hui j'existe encore

Et toi tu n'existes plus.

… où l'homme se moque (gentiment) de la paresse du dinosaure et conclut par :

Adieu gros têtard, salut,

Dors maintenant dans des livres,

T'étais trop feignant pour vivre

Et les temps sont révolus.

Très joli, non ? (Le poème complet se trouve à ce lien internet ou sur papier dans Norge, Oeuvres Poétiques 1923-1973, éd. Seghers, 1978, pp 634-636. Un livre indispensable à tout amateur de poésie qui se respecte)

 

Et pour boucler la boucle, le lien entre Norge et le handball est lumineux puisque Norge est, en Norvégien, le nom de la Norvège, dont l'équipe de handball féminine, dont je suis grand admirateur, est championne du monde. Hopla.

 

(Il y a des jours où la logique de la cohérence des sujets qui me bottent m'aveugle de sa fulgurante évidence).

 

Que le lecteur féru de beaux poèmes sache par ailleurs mais aussi ici que je lirai plusieurs poèmes de Norge lors d'une conférence-atelier qui lui sera consacrée le jeudi 10 mai à 20h par Jean-Luc Wauthier, à la Maison des Ecrivains, Chaussée d'Ixelles n° 150 à 1050 Bruxelles.

 

M'étant perdu dans les méandres d'une pensée digressante, je reviens au MIRSN pour éteindre provisoirement le sujet :

- Exposé non loin des iguanodons, le squelette de Stan le petit tyrannosaure montre qu'il a survécu aux morsures d'un tyrannosaure plus gros, ce qui, même pour un enfoiré de prédateur carnassier patenté, le rend plutôt sympathique ;

- Certaines variétés de dinosaures étaient migrateurs : ils montaient vers le pôle Nord à la bonne saison et redescendaient vers le sud en hiver ;

- Plus les dinosaures étaient grands, plus leur température était élevée ; celle des plus gros est estimée à 48°, 12° de plus que la température du corps humain;

- Du haut de sa grandeur, la science nous dit qu'il existe une limite physique située à 140 tonnes pour les animaux terrestres ; au-delà, en effet, les pattes nécessaires pour porter un tel poids seraient obligatoirement plus larges que le corps de la bestiole : impossible. N'est-il pas rassurant de savoir que les plus imposants animaux que l'on pourrait croiser sur la terre ferme ne sont au maximum que 2.000 fois plus gros que nous (en estimant le poids d'un humain moyen à 70k), et que donc notre insignifiance pondérale relative équivaudra toujours au moins à 0,05% du plus colossalement imaginable monstre à gambettes (une paille) ?

- On trouve au MIRSN les squelettes d'au moins 4 variétés de dauphins dont j'ignorais les noms étranges : souffleur, orcelle, lagénorhynque et sotalie. En cherchant un peu, on en trouve facilement d'autres aux noms aussi biscornus : sténo, tursiops, plataniste, franciscain, boto. Etonnant, non ?

 

Provisoirement, c'est tout. Provisoirement seulement.

09/04/2012

Où l'auteur s'interroge sur un grand mystère


A quoi tient / d'où vient l'inspiration ? 

 

Depuis 35 ans que j'écris, je n'ai toujours pas de réponse à la question. Sauf qu'au plus j'essaie de donner un cadre à la création (du genre : me fixer un horaire précis chaque jour pour écrire) au moins ça vient. J'en ai déduit que l'inspirage a donc un côté bordélique et spontané, ce en prévision de quoi je garde en permanence à portée de la main un petit carnet et un crayon pour y fixer la moindre bribe d'idée susceptible de (dé)générer (en un/le) prochain opus, il suffit que ce soit … la bonne.

 

En ce qui concerne l'écriture de morceaux de musique, la manière de travailler est restée assez constante dans le temps : je reçois des maquettes dans un état de finition plus ou moins avancé, sur lesquelles je suis censé écrire (et chanter) des textes hautement (ahem) inspirés. Globalement, ça fonctionne, une production discographique relativement importante l'atteste. Mais ça ne marche pas à tous les coups, et même quand ça passe plutôt bien à mes oreilles, ça ne plaît pas systématiquement à mes collègues musiciens qui mettent au rebut certains travaux ; à l'occasion, leurs choix m'étonnent mais je ne m'en formalise pas outre mesure.

 

Souvent, le sort d'un morceau est réglé dans les trois premières écoutes : je sais d'emblée ce que veux faire, où et comment ; c'est le cas pour les morceaux les plus évidents, les plus mémorisables (pas forcément les plus intéressants), ceux qui feront se déchaîner les foules en concert.

 

Parfois, j'estime qu'un morceau est déjà complet en lui-même et n'a pas besoin de paroles, ou que celles que je pourrais y placer ne vont pas convenir ; c'est toujours quelques chose de très difficile à faire comprendre à quelqu'un qui vous a expressément demandé de collaborer avec lui sur un titre précis, et c'est toujours très mal pris de sa part ("C'est qui ce gros con qui estime que mon morceau ne mérite pas ses voix?"). 

 

Parfois, je traverse de longues périodes de sécheresse pour tel ou tel projet alors que les morceaux sont là : pas forcément à voir avec la qualité de la musique, plutôt avec des choses qui ne sont ou ne se mettent pas en place, des décalages entre des directions souhaitées ou des centres d'intérêt qui sont ailleurs (pour l'instant les miens sont très clairement du côté de l'écriture en français et d'autres activités pas moins créatives mais sans rapport avec l'écriture). 

 

Jusqu'à présent, tous les blocages (qu'un travail volontariste et acharné contribuera plutôt à renforcer qu'à résoudre) sont restés limité sans le temps ou ont été contournés par d'autres moyens. Mais il n'est pas exclu qu'un jour, le flux s'arrête pour de bon. Il sera toujours temps de passer à autre chose.


Bon, la fois prochaine je causerai d'un sujet autrement passionnant quoique relativement connexe : les dinosaures. 

28/03/2012

Où l'auteur exagère à peine en s'efforçant de dissuader les fous furieux qui envisageraient de faire chanteur

 

Fais chanteur, coco.

 

Ah le beau métier qu’il est beau, comme métier.

 

Quand tu écriras toi-même tes textes, on te dira qu’ils sont nuls ; quand tu chanteras les textes superbes de poètes magnifiques, on te reprochera de ne pas les avoir écrits toi-même.

 

Tu chanteras en anglais et on te reprochera de ne pas chanter en français, et réciproquement.

 

Tu tourneras un clip en noir et blanc et on te reprochera l’absence de couleurs.

 

Tu renouvelleras à chaque album la totalité de ton matériel de studio, tu passeras des mois et des années à créer tes nouveaux sons, tu refuseras de réappliquer les formules qui t’ont déjà valu un hit, et on te dira que tu tombes dans la facilité et que tu fais toujours la même chose.

 

Dès que tu auras un brin de succès et que tu oublieras une seule fois de saluer un de tes amis (que tu n’auras malencontreusement pas aperçu), on t’accusera d’avoir le melon et de snober tes anciens camarades.

 

Tu mèneras de front un emploi à temps plus que plein où tu ne lésineras pas sur les heures sup’, une vie culturelle intense, 4 à 5 projets musicaux parallèles qui te prendront quasiment tout ton temps libre si précieux, tu écriras un blog, peut-être des livres, et tu te feras traiter de branleur et de fainéant.

 

Tu prendras soin, par respect pour ton public, de toujours monter sur scène sobre et bien reposé, en ayant re-répété consciencieusement pour la 15.000e fois des morceaux que tu connais pourtant plus que par cœur, tu te videras les tripes et sortiras de scène en ayant tout donné, et on te reprochera d’être froid, distant et avare d’efforts. 

 

Tu vendras des centaines de milliers de CD dans les pays anglophones, tu y donneras des centaines de concerts et d’interviews sans aucun problème et sans qu’aucun autochtone ne te fasse la moindre remarque sur ta connaissance de l'anglais, mais tes compatriotes railleront ton accent ridicule.

 

Après 30 ans de scène, quand tu continueras à remplir des salles à Paris, Londres, Berlin ou Chicago, à faire la tête d'affiche dans des festivals de plusieurs dizaines de milliers de spectateurs et à y faire danser ton public sur sa tête, la presse de ton pays n’en écrira plus une ligne. Et, alors qu’on te réclame encore régulièrement partout, des tas de gens -  sûrement plus instruits que toi sur la façon de gérer durablement une carrière internationale - te diront comment t'aurais dû faire, que t’as plus le niveau, que t'intéresses plus personne et qu’il est temps d’arrêter.

 

Et alors que, insensible aux ravages du temps, tu restes objectivement jeune, beau, svelte, chevelu, plein d’humour et que tu votes écolo depuis toujours, on dira de toi que tu es vieux, moche, obèse, chauve, sinistre et d’extrême-droite.

 

Fais chanteur, coco, ça va te plaire.

 

 

 

26/03/2012

Où l'auteur sent que le printemps revient

Deux fois par semaine et depuis le tout début septembre, je traverse, dans la petite ville de Wavre (Belgique), le Pont des Amours qui surplombe une voie ferrée et qui est nettement moins pictural que le pont homonyme situé sur le Lac d'Annecy, illustré ci-dessous. La première fois que j'ai lu le nom de ce passage, il m'a fallu moins d'une seconde pour trouver la contrepèterie qui va bien : Le Pont des Amours / Le poumon des arts. Il m'a ensuite fallu près de 7 mois pour me rendre compte que cette contrepèterie était également une anagramme parfaite. Comme quoi on peut avoir parfois de ces fulgurances dont on ne mesure pas sur-le-champ la portée considérable...

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15/03/2012

Où l'auteur se dit que quand on cherche, même la nuit en cas d'insomnie tandis qu'on est censé dormir, ah bin on trouve ...

 

Atelier d’écriture

 

Retraité du céleri

Titulaire de récré 

Décrue littéraire 

Relecture, aridité

L'écurie dit : "Arrête !" 

Atterrée ridicule

Litière du cratère 

Réalité du critère 

Recueil de traître 

L’érudite récitera 

Réécrire « altitude » 

Traduire le tiercé 

Le rédacteur étiré 

A triturer ce délié…

Dire = être articulé 

Certitude à relier 

L’auditrice terrée 

Récit lu, à rééditer

Détruire la tierce

 

La dureté réécrite

Laïcité de terreur

Rire de l’autre cité

Autre délire écrit

Retraiter le durci

Erreur dite ci et là

Réélire dictature

Réduire ce titre-là

Il a détruit / recréé

Etudier / la réciter

Terre d’acier utile

Cette reliure d’air

Et décrire la truie

Tertiaire crédule

Et détruire Claire

Ce délateur irrité

La crudité retirée

Trace de rire utile

Ta reliure directe

Cet éditeur relira

Utile à recréditer

Dire la terre cuite

De l’écarteur étiré

Et rétrécir l’adieu

Réduire ce titre-là

Etire le truc à dire

Lire cette raideur

Arrêter ici l’étude

Il recruterait Ted

Réciter la tiédeur

Il arrête de cuiter

Ruralité créditée

Terre au décilitre

Ce réel détruirait

Ici leur tétraèdre

Ce traiteur délire

Réaudite ce terril

Retire ce dilateur

Redicter la tuerie

Crédulité à étirer

Tardieu le réécrit

Eclaireur de titre

Il était curé de RER

Etre cet ailier dur

Crier, tuer la déité

Le reître a trucidé

Traduire « érectile »

L’erre était durcie

L’étudié rétrécira

Ce lierre était dur

L’écrire était rude

Ce dur était irréel

Et la cuti derrière

Terrier de l’acuité

Auditer le réécrit

Ridicule être taré

Cartier, dure élite

Ce ratelier érudit

Rieur d’ère tactile

Tirer ce rail du T.E.E.

 

… et encore au moins trois fois plus, mais moins littéraire…

 

08/02/2012

Où l'auteur se souvient d'un épique épisode du temps de sa vie il où il fut un jeune loup carnassier dans une grosse boîte capitaliste

 

C’était au début des années 80. Je travaillais depuis 3 ans à la Direction des Ressources Humaines de la filiale belge d’une grande multinationale. Mon travail consistait principalement à gérer les absences et congés, l’horaire variable et les rémunérations du personnel, et je m’acquittais de ma fonction avec le sérieux et l’enthousiasme coutumiers de mon chef même quand la tâche n’est guère folichonne. Celle-ci me permettait, outre le fait de gagner correctement ma vie, d’être en contact avec la quasi-totalité du personnel de la boîte (800 personnes), car un salarié qui ne se trompe jamais dans son pointage et ne trouve jamais d’erreur sur sa fiche de paie, ça n’existe pas, et je passais de nombreuses heures par semaine à jouer le redresseur de torts.

 

Un premier événement vint, quoique mollement, troubler la tranquille ronronnance de ma routine administrative : mon chef direct, un jeune loup aux dents longues adjoint du directeur RH, quitta abruptement la compagnie en raison d’une sombre histoire de budget refusé pour un projet auquel il tenait beaucoup mais dont personne sauf lui n’avait rien à cirer. Bref, je me retrouvai du jour au lendemain, alors que je n’avais rien demandé ni anticipé, catapulté cadre à la place dudit démissionnaire, répondant désormais directement audit directeur des RH qui, en dehors du fait qu’il venait de me promouvoir d’un échelon hiérarchique et de me refiler le titre et le confortable bureau de mon prédécesseur avec le mobilier qui allait bien, n’avait aucune tâche ni responsabilité nouvelles à me proposer (je n’allais pas tarder à en lui en trouver, mais ce n’est pas le propos), et donc pas la moindre promesse de largesse salariale à me faire miroiter (car c’est indéniable : plus on s’ennuie dans un boulot, plus on a tendance à estimer qu’on est mal payé ; ce fut assez rapidement mon cas).

 

Quelques semaines après cette promotion aussi inattendue que non-spectaculaire qui me contraignait désormais à ne plus quitter l’ensemble veston-cravate obligatoire qui assoyait ma crédibilité de jeune cadre auprès du personnel tout en m’enserrant le cou et en me raidissant la nuque, le très redouté Secrétaire Général de l’entreprise débarqua un soir de début septembre dans mon bureau avec mon patron. Il m’annonça qu’il venait me confier un travail urgent et de la plus haute importance exigé par Dieu lui-même, le Très Saint Suprême Président-Directeur Général : il s’agissait de créer un outil fiable pour calculer/prévoir de manière raisonnée les frais de personnel annuels. Venant d’aussi haut, l’affaire était sérieuse et, à première vue, parfaitement dans mes cordes.

 

Digression non sans rapport direct avec ce qui va suivre : le PDG de la boîte était un homme imposant, sans âge, incommensurablement révéré, craint de tous pour son intelligence supérieure, son acuité dans la rigueur et son incisivité visionnaire qui ne laissaient rien passer, ce qui se traduisait souvent – disait-on – en coups de gueule (et de sabre) dévastateurs. On disait de lui qu’il était tyrannique et qu’il menait les directeurs de département à la cravache. Je l’avais déjà entraperçu de loin à l’occasion de l’un ou l’autre de ses rares déplacements dans la compagnie, car il ne quittait qu’exceptionnellement sa tour d’ivoire où il était toujours périlleux de se faire convoquer car c’était généralement pour s’y faire souffler dans les bronches si pas se faire virer sur-le-champ.

 

Retour à la demande de Dieu qui me parvenait indirectement : il fallait tenir compte du montant total de tous les frais de personnel déjà générés de janvier à août (donc savoir d'abord où collecter l’information), puis repartir du salaire mensuel brut de chaque salarié présent en septembre et de tous les frais annexes de tous genres et de toutes fréquences, ajouter tous les frais liés aux prévisions d’embauches et de licenciements / départs naturels déjà connus et/ou plausibles jusqu’au 31 décembre (en l’absence de plan global, aller interroger tous les directeurs de départements pour connaître leurs intentions), inclure la gratification de fin d’année (idem) et autres joyeusetés que j’épargne au lecteur, bref un travail de fourmi que le commanditaire m’annonça vouloir ensuite vérifier au plus près afin de le bétonner : je devais être en mesure de justifier, pour chaque mois passé et à venir, chaque mouvement, chaque poste individuel, chaque regroupement par service / unité / département, et de fournir au final un montant prévisionnel global justifié et inattaquable. Je devais aussi pouvoir documenter ultérieurement le moindre écart, par nature et par période, qui aurait pu être observé en cas de distorsion entre le prévu et le réalisé. Et pas question de tenter d’enfumer mon interlocuteur, dont le bon sens et l’expérience en contrôle de gestion tenaient méchamment la route.

 

Je vous épargne les innombrables aspects techniques de la chose, qui impliquaient une parfaite connaissance du tableur-vedette de l’époque (qui s’appelait Symphony et qui ressemblait déjà très fort à Excel) ainsi que d’un méta-extracteur de database. Un vrai travail de bénédictin alchimiste au cours il fallait surtout veiller à ne rien oublier et encore moins à ne pas se tromper dans les calculs, d’autant plus que j’avais un fameux garde-chiourme à mes guêtres, qui ne laisserait rien passer.

 

Je me mis alors à bosser quasi-exclusivement sur cette tâche puisque le délai était court et les exigences énormes. Le 20 septembre, après avoir défendu durant des heures, au cours d’un ultime tête-à-tête infernal avec le SG, la méthode, les hypothèses et les chiffres, j’annonçai, au bout d’un rapport de 25 pages hors annexes, le montant total attendu des frais de personnel de ma compagnie chérie pour l’année qui allait se terminer 3,33 mois plus tard : 888.000.000 FB (en francs belges arrondis à 0,1 million, soit environ 22 millions d’EUR). Au bout d’un nombre interminable de questions, le commanditaire que je pressentais convaincu - même s’il n’en laissait rien paraître – conclut l’entretien par un laconique « Bien. » et emporta le dossier sans sourciller à l’intention de Dieu Tout-Puissant. Ce fut la dernière fois que je le vis, il allait quitter la boîte quelques semaines plus tard.

 

Sept mois plus tard, donc en avril, retentit dans mon cornet téléphonique la voix la plus froide, la plus glaçante et la plus minérale ayant jamais franchi mes pavillons auditifs, une voix que je reconnaîtrais aujourd’hui encore entre cent mille : celle de la secrétaire de Dieu Soi-Même, une vieille et acariâtre célibataire sèche et impitoyable que chacun redoutait et souhaitait entendre ou croiser le moins souvent possible tant elle exsudait la misanthropie congénitale et la revêcherie secrétariale poussée à un paroxysme insoutenable.

 

- « Mr De Meyer ? Montez chez Mr Z***, immédiatement. », suivi d’un raccrochage immédiat.

 

L’invitation était irrésistiblement charmante, mais ce n’était pas le moment d’avoir des états d’âme, Dieu m’appelait, c’est donc qu’il devait être au courant de mon existence. Toutefois, pourquoi voulait-il me voir aussi vite ? Au cours des 6 derniers mois, j’avais tellement multiplié dans l’indifférence générale les tableaux de bord, les études statistiques et les excellences administratives de tous types que je me demandai ce qui avait bien pu attirer son attention. Ou alors, avais-je gravement merdé dans un rapport crucial qui aurait atterri par hasard sur son bureau ? Je rajustai soigneusement chemise, cravate et veston et partit dare-dare là où j’étais attendu, sans vraiment savoir où c’était puisque je n’y étais jamais allé – et je mis donc un certain temps à y parvenir.

 

La secrétaire-chienne de garde me dit de sa voix polaire que je pouvais entrer, et me désigna la porte du Ciel.

 

J’entrai dans un espace sidéral considérable. Le bureau du Saint-Père était gigantesque. On aurait dit l’intérieur de la Basilique de Koekelberg ou de la Bourse de Bruxelles au cube et tout en marbre dans les tons ocre. A plusieurs heures de marche devant moi, le bureau de l’Omnipotent Monarque semblait avoir été taillé dans un arbre exotique gigantesque et précieux.

 

Ma vue était encore fort bonne à l’époque et je Le vis, plongé dans ses dossiers au bout de l’horizon, me faire de la main un geste vague que j’interprétai comme une invitation à m’approcher, ce que je fis. En fin de parcours, je faillis m’étaler de tout mon long sur un immense tapis d’une épaisseur inhabituelle… Un nouveau geste de la main, sans un regard, m’indiqua que j’étais prié de m’asseoir. Ensuite, ce fut le silence pendant deux bonnes minutes. Puis, Dieu déposa le dossier qu’il consultait et me regarda par-dessus ses lunettes d’écaille.

 

- Monsieur De Meyer ?

- Oui. Bonjour Monsieur Z***.

- Cela fait des années que j’attends en vain de la part de mes adjoints directs des prévisions fiables en ce qui concerne les coûts salariaux de cette entreprise. Aucun d’eux ne m’ayant jamais rien fourni de satisfaisant, j’ai eu l’idée de confier ce travail à la personne qui connaît le mieux notre système de rémunérations, en l’occurrence vous. Alors, regardons cela…

 

Il prit la feuille qui reposait face à lui sur son sous-main de cuir pur buffle :

 

- Je lis ici qu’en septembre de l’année passée, vous aviez calculé un montant prévisionnel annuel total de …. huit cent quatre-vingt-huit virgule zéro million de francs de dépenses salariales. J’ai reçu hier le montant final consolidé de la comptabilité qui se monte à très exactement… huit cent quatre-vingt-huit virgule un million.

 

Il s’en suivit un blanc interminable durant lequel je fixai bêtement mon regard sur la feuille qu’il venait de reposer, en me demandant comment ces enfoirés de la compta étaient parvenus à un montant aussi proche du mien alors que mes propres calculs ultérieurs m'avaient fait voir que les écarts que j'avais continué à suivre entre les prévisions et le réel se montaient à au moins trois millions de frais supplémentaires.

 

- Depuis combien de temps travaillez-vous chez nous, Mr De Meyer ?

- Depuis bientôt 3 ans, Mr Z***.

- Quel est votre salaire mensuel ?

 

Je lui donnai le chiffre de mes émoluments nets (quinze fois moindres que les siens sans compter ses innombrables avantages de toutes natures et autres montant défiscalisés) ; il décrocha son téléphone et dit (texto) : « S*** [c’ était le nom de mon patron] ? Dans mon bureau, immédiatement. » C’était dit sur un ton neutre, calme, plat, mais qui ne souffrait aucune contradiction. C’était aussi, sans le très poli « Monsieur » qui précédait, exactement la même phrase que la secrétaire avait employé quelques minutes plus tôt à mon endroit.

 

Mon patron direct apparut, dans un laps de temps plus court que celui dont j’avais eu besoin moi-même, car il connaissait l’itinéraire. Il n’était déjà pas très grand en vrai, mon patron, mais là, il m’apparut carrément minuscule, presque cassé en deux, quasiment servile. On eût dit qu’à chaque pas, il faisait une courbette au Seigneur et maître des lieux. J’ai même cru qu’il allait ramper sous l’épais tapis pour parvenir au siège voisin du mien. Quand il s’y assit, j’aperçus qu’il était haletant, blême et tout tremblant.

 

- Monsieur S***, votre adjoint ici présent m’a fourni des prévisions de frais de personnel particulièrement remarquables, par conséquent, vous allez me doubler son salaire avec effet rétroactif au 1er janvier.

 

Tandis que, rompu aux calculs à chiffres pharamineux, mon cerveau calculait froidement et à toute allure le montant colossal inattendu que je venais d’engranger en deux secondes par le fait d’une seule phrase directoriale, mon patron devint carrément rouge pivoine et bafouilla : « Euh, Monsieur Z***, pardonnez-moi l’objection ; certes mon adjoint est un excellent élément, mais ne trouvez-vous pas … euh… qu’une telle augmentation est un peu … euh… excessive ? », ce que je trouvai franchement déplacé (mais mon cerveau continuait en même temps à calculer), car le cuistre au crachoir, tout peu doué qu’il était à son poste, en gagnait lui-même encore trois fois plus.

 

La réponse du dirlo, que j’aurais dû enregistrer, fut aussi magistrale que cinglante : il y fut question du fait qu’on ne rémunère jamais assez le personnel fiable, et du manque de discernement qu’avait eu à mon égard mon responsable direct, donc lui, le responsable des RH, pourtant censé montrer l’exemple en ce domaine, en me confinant à un salaire indigne de mes talents enfin révélés qui promettaient à cette entreprise d’innombrables lendemains qui chantaient et blablabla.

 

Quand Dieu nous congédia, je me rendis compte que la situation n’était pas globalement aussi rose que son aspect strictement pécuniaire car, complètement désavoué (et quasiment humilié sur son propre terrain) par le DG en ma présence, je pressentais que mon patron, se rendant compte qu’il n’était désormais plus le seul interlocuteur reconnu auprès de Dieu en matière de gestion du personnel, n’allait plus jamais me considérer avec la même bienveillante bonhommie que précédemment. Et la suite allait me prouver que mon intuition était juste, mais ceci est une autre histoire. 

 

 

 

 

23/01/2012

Où l'auteur fait de la réclame pour l'une de ses succursales qui pose ses valises, une fois n'est pas coutume, dans les environs immédiats de son domicile

 

Pour la seconde année consécutive,
la Maison de la Poésie présente
Les oiseaux moqueurs

Duo littéraire, chansonnier et poético-comico-troupier dont les membres, à total contre-emploi de leur genre habituel, sont Didier Czepczyk dit Le Merle, guitariste émérite de divers groupes alternatifs dont The Breath of Life et Texas Trauma, et Jean-Luc De Meyer dit La Buse, écriveur oulipien et auteur-chanteur fort de 30 ans de présence sur scène dans monde entier avec ses diverses entités généralement électroniques dont Front 242, 32crash et Modern Cubism.  

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Les Oiseaux Moqueurs proposent un cocktail d’écriture, de poésie, d’humour et de chansons avec dedans de vrais morceaux de bravoure littéraire et de gaudriole burlesque, qui donne un spectacle aussi varié (pour qu'on n'ait pas le temps de s'ennuyer) qu’instructif et rigolo (histoire de se gondoler tout en se culturant). Les influences manifestes de ce duo sont clairement à rechercher du côté de Raymond Devos, Pierre Desproges et Bobby Lapointe.

Le vendredi 17 février 2012 à 20h, à la Maison de la Poésie, 28 rue Fumal à 5000 Namur. Réservation et information : 081/22 53 49

19/01/2012

Où l'auteur montre par l'exemple qu'il ne se lasse pas de jouir des neurones à des énoncés géniaux

 

J’ai ici déjà maintes fois vanté ici le très percutant génie que Jacques Perry-Salkow déploie régulièrement dans ses anagrammes, et cependant l’une de ses surinspirées trouvailles n’avait point encore à ce jour infusé à sa juste valeur dans ma caboche. Je répare illico cet oubli.

 

Un jour, JPS a pris toutes les lettres de ROMEO MONTAIGU JULIETTE CAPULET,

les a bien secouées et a obtenu :

 

-          J’AIME TROP TA GUEULE !

-          ET MOI TON CUL !

 

Vérifiez, c'est incontournable. Incroyable, non ?

 

Y a des statues en or qui se perdent, que j'dis.

13/01/2012

Où l'auteur, en villégiature sur une petite île méditerranéante, fait son grincheux

 

En tant qu’originaire du pays de la bière*, j’ai toujours eu envie d’aller vérifier si les habitants de Malte* étaient bruns ou blonds*. Ce début d’année étant propice, hop direction la petite île sous la Sicile sur laquelle la nation de Corto le Prattien méridionalise tellement dans le Sud de l’Europe qu’elle se situe carrément face à la Tunisie et à la Libye (*bière, malt, houblon : le lecteur averti aura flairé la trilogie).

 

Dès l’arrivée sur place, le constat s’impose : le Maltais typique est petit, basané, noir de cheveux et peu extraverti : il ignore les mots bonjour, merci et au revoir, et ne sourit jamais au touriste grâce à l'argent de poche duquel il vit pourtant plutôt bien. Il cuisine du lapin, du calamar, des escargots, des câpres et du cumin, tout ce que je déteste ; par contre, il mitonne de petits chaussons fourrés d’un mélange poisson-épinards tout à fait savoureux, et sait faire un bon café latte avec juste ce qu’il faut de mousse par dessus. A noter pour l’anecdote qu’il est prudent de découper son lapin en petites bouchées car il est impossible de l’avaler t*out entier (*La Vallette : capitale de Malte).

 

Le Maltais n’est guère pratique et encore moins écologique : alors que l’île se prêterait parfaitement à des déplacements à pied, en moto ou à vélo (distances courtes, artères étroites, saturation générale du flux automobile, fréquents embarras de circulation, difficultés de parking), tout est fait, brillamment, pour encourager l’usage de l’automobile et des bus et pour décourager les autres moyens de transport. Le résultat est probant : très peu de motos, aucun vélo, et des piétons qui mettent leur santé (voire leur vie) en péril en tentant de se faufiler au milieu des voitures garées n’importe où et des trottoirs qui disparaissent abruptement sans possibilité de traverser. Sur les routes très mal entretenues d’où est bannie toute ligne droite de plus de cent mètres, on n’est guère mieux loti. Partout, de nombreuses maisons abandonnées - ou jamais finies - s’écroulent, tout s'entasse anarchiquement et sans grâce.

 

Mdina.jpg

 

Quelques vieux temples (dont les supposées plus anciennes pierres superposées de l’humanité, datant de 3.600 av. J.-C., sur l’île annexe de Gozo*), de fascinantes catacombes, la très belle et silencieuse ville de Mdina (l’ancienne capitale, illustrée ci-dessus), des criques et des rochers fouettés par des vagues qui passent de 20 à 30 centimètres de haut en cas de forte tempête, des musées minuscules au contenu d’un intérêt douteux et au rapport qualité/prix très contestable, rien n’est parvenu à me faire changer de ma première impression pas très favorable (*c’est en souvenir des ex-Yougoslovaques, je suis allé sur place voir ce que Gozo vaut).

 

Bref, je suis allé à Malte. Y retourner ? Jamais : j’ai tout vu.