24/12/2007

Où l'auteur, submergé par "la chose", barbote béatement dans le sublime

 

La chose vient par surprise, et même si on la connaît d’avant, à chaque coup c’est la première fois. Alors – boum – ce fut rebelote cette semaine lors d’une visite à l’exposition Le Grand Atelier (sous-titre : Chemins de l'Art en Europe, Ve - XVIIIe siècle) au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles jusqu’au 20 janvier.

 

Le contexte m’étonna un peu puisque je pénétrai cette expo dans un état d’esprit méfiant, m’imaginant tomber dans un fourre-tout de propagande laudative à la gloire de l’unité européenne qui aurait prétendûment préexisté sur le plan culturel et artistique bien avant que de se réaliser au plan économicopolitique (*). Bien que je ne réussis point totalement à chasser de mon cerveau assombri ce tenace a priori, je fus cependant largement convaincu par l’excellence des œuvres présentées qui  témoignent de qualités artistiques élevées innombrables dont les arts contemporains paraissent, par contraste, largement et singulièrement dépourvus, car hélas et entretemps, l'industrialisation, et à travers elle la tyrannie du répétitif, du préformaté et de l'ordinaire, est passée par là.

 

C’est dans ce contexte résolument non serein que je tombai nez à coeur avec le Buste d’Homme Accoudé de Nicolas de Leyde, et je fus instantanément pétrifié d’admiration béate et de ravissement contemplatif avec dedans des vrais morceaux de délectage et de frissonation allant de là à là voir figures A à C. Il s’agit d’une sculpture de taille modeste (à peine 50 cm de haut) dans du grès rose, dont la seule illustration que j’ai retrouvée sur internet ne rend aucunement justice à la réalité de cette œuvre, dont la beauté et la magistralitude est infiniment supérieure à ce que la photo en laisserait penser.

 

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Cette sculpture date de 1465-1467 et elle est cependant aussi dinguement que modernement  contemporaine, si je puis me permettre cette juxtaposition oxymoronesque d’adjectifs redondants, si je puis etc.

 

Je me calai donc, en position debout  - puisqu’aucun siège ne se profilait dans un environ raisonnable -, les yeux grands ouverts, légèrement frissonnant sous le coup de l’exaltation quoique bien campé sur mes deux jambes musculeuses endurcies aux innombrables longues trottes que je me farcis régulièrement pour me garder au faîte de la fréquentation du Beau, et je jouis pleinement du bonheur difficilement dicible qui émanait du visionnage de la susdite sculpture qui inondait à flots mes sens, mon cœur et mon âme : rien que de l’essentiel, de l’universel, du magistral et du sublime, en toute simplicité, par un artiste au sommet de son art. Rien de moins qu’un chef-d’œuvre absolu, toutes époques et disciplines confondues.

 

Je me surpris, durant cette intense période de silence et de communion avec le Talent Pur, à retrouver ma zénité et même à ressentir une certaine émotion teintée de fierté d’appartenir à la même race planétaire que ce Nicolas génial, oubliant un moment que ses semblables sont aussi les auteurs/reproducteurs zélés et persisto-signants d’une liste interminable de réalisations consternantes parmi lesquelles - et sans mentionner les pires - la déforestation sauvage, le génocide allègre, l'individualisme à tout crin, les frontières linguistiques crétines, le matérialisme inhumain, les armes à uranium appauvri, les camps de concertation négationnistes et la télé-réalité décervelante. Mais voilà qu’une fois de plus, après avoir pourtant évoqué des muscles, je dis graisse…

 

A me remémorer ces instants magiques et virevoltants d’échappée nicola-gréso-bozartesques hors de la médiocrité de la noirceur du temps, j’en (et Jacques en ferait de même s’il était encore parmi nous) chancelle derechef avec secousses d’électricité douce d’ici à la, voir les figures qui précèdent.

 

La charmante demoiselle qui m’accompagnait à cette occasion, qui avait tout vu et tout compris du subtil désarroi émerveillé dans lequel Monsieur de Leyde venait de m’immerger plus de cinq siècles après son départ pour des cieux plus cléments, se contenta, à mon retour vers ici et maintenant (c’est-à-dire là-bas il y a quelques jours), de poser sa tête contre mon épaule et de glisser sans un mot sa douce main en la mienne ravie. C’est peut-être un détail pour vous et ça n’a pas nécessairement quelque chose à voir, mais avec le temps j’apprécie de plus en plus les gens qui, au plus fort du creux des moments inoubliables, n’oublient pas de fermer leur gueule.

 

(*) au vu des dernières péripéties autourant la formation du gouvernement belge, je fus fort tenté de faire disparaître de cet adjectif composé la syllabe ‘no’.  

 

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