24/03/2008

Où l'auteur, via un grand auteur, prend de la hauteur

 

Rhaaa, pris par les choses de la vie (du genre : une gastro-entérite tenace), je n'ai point le temps de détailler les choses sublimes qui font l'extase de mes jours. Comme par exemple aller à Reims voir Mr Peter Greenaway et lui serrer la main dans les loges après sa performance. Ou aller voir à Ottignies le merveilleux acteur Jacques Bonnaffé mettre en voix les textes de l'insurpassable Jean-Pierre Verheggen dans ce spectacle intitulé "L'Oral et Hardi" (*) qui est un must absolu que j'encourage vivement mon lectorat à ne point rater la prochaine qu'il se pointera pas loin de chez lui (vous, toi).

 

Or donques, en ce début de week-end, je m’en allai faire un tour, via les belgicaines autoroutes enneigées sur lesquelles le grand Théophile de Giraud soi-même se distingua dans l’art du véhiculage d’autrui chiffré à trois (sa compagne Frédérique, une amie et moi-même) via son parfait pilotage concentré sur route peu sûre, du côté de la Maison de la Poésie à Amay (entre Liège et Huy). Son nouveau directeur, David Giannoni, nous y accueillit à bras ouverts en nous remettant un fort joli "Agenda poétique" (courant du 21 mars 2008 au 20 mars 2009, que j'adoptai sur-le-champ) et nous fit visiter par le menu, sans omettre ni les chiottes ni la chaufferie, le bâtiment qui contient en son premier étage un ancien théâtre qui, contrairement au reste de l'ouvrage, est encore à rénover – et l’espace en est prometteur. Au milieu de cet endroit, des centaines de livres en vente libre, dont, ô miracle et magique coïncidence, le magnifique recueil consacré à Géo Norge pour l’anniversaire du centième anniversaire de sa naissance, paru en 1998.

 

Ah, Géo Norge, l’admirable Norge ! J’ai déjà avoué dans ces colonnes que depuis que j’ai (re)croisé la plume de quelques grands auteurs, dont MM. Baudelaire, Verheggen et Norge, l’amour quasi exclusif que je portais auparavant à la musique électronique à décoller les papiers-peints a pris un fameux coup dans l’aile, et que je trouve désormais bien plus de puissance, de férocité, de jeunesse, d’inventivité, de surprenage, de musique (eh oui) et d’intérêt dans les délirantes et virevoltantes pages écrites de la blanche et inspirée main de mes auteurs chéris que dans les disques et concerts marteaux-piqués suintant la course effrénée au bruit sans grâce pour décervelés indécrottables, puant le photocopiage à l’infini de clichés déjà mille fois ouïs et usés jusqu’à la corde où le chercheur le plus obstiné s’efforcerait en vain de traquer la moindre trace de créativité, la moindre ombre de projet artistique ou la plus vague trace de prise de risque. Inutile de venir me chercher sur le sujet, j’ai encore essayé pas plus tard que hier soir, j’ai failli gerber. Sur une île déserte, pas de disques, des livres ! Mais je redigresse.

 

Ayant donc, dans ce glacial théâtre amaytois, mis la main sur le sublissime ouvrage collectif Norge 1898-1990, Le centième anniversaire de sa naissance, Mons, 1998, je m’empressai de le dévorer des yeux mais pas tout, souhaitant m’en garder sous le coude pour le savourer plus tard dans le confort douillet de mon appartement feutré.

 
Je pense avoir converti à  Norge, outre mes camarades présents déjà acquis depuis belle lurette, une demoiselle qui s'y trouvait (une certaine Carla, originaire du Cap Vert, déjà rencontrée précédemment dans les milieux littéraires), qui me vit - bien que je fus discret - mettre le précieux ouvrage sur mon coeur par dessous mes vêtements afin qu'il y demeurât au chaud, et qui s'enquit de ma sollicitude en me disant qu'il s'agissait là certainement d'un auteur précieux pour qu'on prît si grand soin de son livre. Sous le regard hilare de mon camarade Théophile, le fou génial dont l'oeil d'aigle voit tout, je lui dis que oui et lui en lis quelques extraits. Sitôt fait, conquise, elle se rendit dans la salle du théâtre qui faisait boutique y faire l'acquisition dudit recueil, et il me semble avoir ultérieurement remarqué, par un coup d'oeil furtif, qu'elle y portait la même vénération que moi en le lisant dans un coin du bar. On y trouve en effet ce qui suit :

 

Art n’a que faire aux cités

Où sévissent

Arnaques, férocités,

Ou ces vices.

 

Ou encore :

 

Tout comme on devient serpent

En rampant

C’est le fol orgueil qui rend…

… qui rend paon.

 

Ou encore en plus :

 

A femme de sable,
Homme de vent,
Fille de songe et garçon de fable.
Les voici dansant, rêvant, vivant,
Les voici s'aimant longtemps, souvent,
Des jours et beaucoup de jours suivants,
Les voici chantants, inimitables,
Puis repris par les sables mouvants.

 

Et comme décidément les grands auteurs se rencontrent, il y a dans ce recueil un texte inédit intitulé « Un de son temps », où Mr Norge dialogue avec un certain... Mr. Bodelère. Tudieu, encore une belle boucle de bouclée. Je n’aurai pas assez du reste de ma vie pour traduire en mots toute l’estime et la gratitude que je porte aux auteurs précédemment cités, auxquels j’ajouterais indubitablement Georges Perec, Jean Tardieu et Dorothy Parker. Et bientôt Maurice Maeterlinck, dont les premières lectures m’enchantent, elles aussi. Merci à eux grâce à qui j’ai régulièrement, comme le dirait Norge, « rendez-vous dans la hauteur ».

 

Si je répète ma performance chaque vendredi et convertis à Norge une personne par semaine, la planète entière lira ce grand auteur dans un peu plus de 115 millions d'années. Voilà, je trouve, une noble cause.

 

(*) j'ai tendance à penser qu'il s'agit là du spectacle le mieux écrit depuis ceux de Pierre Desproges, ce qui n'est quand même pas rien.

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