20/03/2009

Où le fils reconnaissant célèbre le départ de son père vers des cieux plus lumineux

 

Mon père, Jean-Marie, à qui je dois tant, s’est éteint la nuit passée. Douze ans qu’il se battait, solide comme un roc, contre la maladie d’Alzheimer. Il a décidé de rendre les armes au moment choisi par lui, en refusant de s’alimenter depuis une semaine, avec sa détermination coutumière, d’abord sans céder un pouce de terrain, avant de sombrer en quelques heures, sans un gémissement, apaisé, totalement serein. Il se libère ainsi des contraintes de ce bas monde, libérant du même coup tous ceux autour de lui, en premier lieu son épouse ma mère, admirable tout au cours de ce parcours, et qui était à côté de lui à l’heure de son départ.

Admirable d’abord pour l’avoir gardé à la maison le plus longtemps possible – pendant plus de dix ans. Ensuite pour être allée le voir chaque jour dans l’institution où il était placé depuis qu’il était devenu impossible pour elle de s’en occuper encore en permanence.

Car avant cela, un soir, ma maman ayant oublié de fermer à clé la porte extérieure, il était sorti, sans se rendre compte de rien, en pantoufles et en pyjama, dans les rues, et avait marché, marché… d’autant mieux qu’il a toujours adoré ça et qu’il avait encore ses jambes de marathonien. Une légère distraction de quelques instants avait suffi, il avait disparu sans rien dire. Ma mère et moi avions immédiatement et longuement sillonné les rues environnantes en voiture, sans résultat. Une patrouille d’agents l’a retrouvé plusieurs heures plus tard, à dix kilomètres de là, sur la route vers Ninove, frais comme un gardon et se demandant ce qu’il avait bien pu faire d’anormal pour se faire embarquer dans une camionnette de police.

Et puis, pour dire à quel point cette p*** de s*** de maladie tord les humains et les change jusqu’à l’inimaginable en leur donnant les masques de ce qu’ils ne sont pas, cet homme toujours si doux était devenu, par moments, violent.

 

40802

Marc, Jean-Marie et Jean-Luc, 1963

Mon père et ma mère : par-delà les dimensions visibles et les épreuves, ces deux-là se sont gardés l’un pour l’autre un amour inextinguible, vibrant, vivant, transcendant, ça c’est sûr, et pas si courant.

 

Je pense aux personnes qui ont accompagné la vie quotidienne de mon père au cours des dernières années : des infirmières africaines, mal payées, peu considérées, et pourtant de véritables piliers de vie, d’humanité, de bonne humeur et de dévouement, auxquelles je suis profondément reconnaissant de l’avoir aussi excellemment pris en charge, avec sérieux, tendresse, douceur.

 

23134

Mon père et son père, dans les années 80.

Maintenant qu’il est parti, les questions se bousculent : l’ai-je aimé assez ? L’ai-je vu dans tout ce qu’il représentait ? Ai-je accompli ce que j’avais à accomplir vis-à-vis de lui ? N’aurais-je pas pu faire plus ? Il n’y aura jamais de réponse satisfaisante…

 

J’ai quand même un regret, mais de taille, et justifié : celui de ne pas avoir réussi à composer un morceau pour lui. J’ai pourtant pris le temps qu’il fallait, à la fin 1998, dans le studio Dreamworld au Pays de Galles où nous avions terminé le second (et dernier) album de Cobalt 60 quelques jours en avance sur le planning… mais je n’y suis pas parvenu : la musique était trop petite et ne comblait pas l’immensité de ce que je voulais créer pour lui. Aujourd’hui, je ne me souviens que des premières lignes et de la mélodie du chant :

Like a pure jewel he was born

Like a flower without a thorn

I wish I had his gentle ways

For just one single of my days

My father, my father…

 

Et puis, zut quoi, je ne vais pas hurler à l’injustice divine, mais c’est encore un homme profondément bon, juste et bienveillant qui quitte la planète à un moment où elle aurait bien besoin que ce genre de profil s’y multiplie, rogntudjuu (*).

 

Je me sens vide et foutrement fragile, et pourtant infiniment plus heureux que triste, car je sais que dans un ailleurs meilleur, c’est une âme libérée, légère et joyeuse qui poursuit son chemin, une belle âme dont je ne souhaite en rien entraver l’envolée par de la tristesse ou de vain regrets qui ne feraient que l’alourdir. Pas de chagrin dans mes larmes (ou juste un peu, je ne suis qu’un humain, après tout…), mais beaucoup de joie et de reconnaissance pour ce qu’il m’a montré et donné.

 

Alors à Dieu, et merci, mon Papounet chéri. Chacun des poèmes de Monsieur Géo Norge que je chanterai, et que tu aurais adoré, sera désormais pour toi là-haut.

 

 

(*) finis les accents circonflexes sur les « u », c’est la nouvelle orthographe. Et puis Dieu me sussure à l’oreille que les âmes bonnes, justes et bienveillantes ont des tas de places réservées à leur nom dans les plus beaux coins de toutes les dimensions de l’univers.

Les commentaires sont fermés.