28/08/2009

Où le belge s'exile pour mieux se culturer avant de le narrer en l'illustrant

 

En été, poussé par son instinct grégaire atavique, le belge moyen émigre en masse au bord du littoral national, où il est assuré - bien que légèrement agacé par la chose - de retrouver en masse les flopées suintantes de ses congénères huileux qui se piétinent à longueur de journée pour occuper trois centimètres carrés de sable, de ne plonger qu’au péril de son crâne une tête dégarnie dans une eau polluée, de se gaver de mauvaise bouffe à des prix exorbitants, et surtout de se dorer la couenne en plein soleil de façon à ne pas foirer la mise en route du cancer de la peau qui le rongera infailliblement dans moins de trente ans au cas bien improbable où aucune autre parmi la cohorte des innombrables maladies qu’il entretient soigneusement par une hygiène de vie déplorable ne l’aurait d’ici-là déjà mis par terre voire six pieds dessous.

 

Le belge moyen, prompt qu’il est à verser une larme vite essuyée sur le funeste sort d’une infortunée baleine malencontreusement échouée sur ses mornes plages, est incapable de s’apercevoir qu’il reproduit lui-même à grande échelle un naufrage identique dès que le mercure se dilate et que ses occupations le libèrent, comme on dit en Espagne. L’Observateur Averti des Choses Belges comprendra sans peine que cette dérive saisonnière de type cétacien est induite par la fulgurante désespérance dudit belge moyen (ou de ce qu’il en reste) aux tristes constats conjoints (1) des déclins simultanés de (a) son football de plus en plus ridicule, (b) ses musiques désormais irrémédiablement aussi anémiques que subventionnées, (c) ses économies fondant au Luxembourg, et (2) des mesquins et microcosmocentriques agissements de ses mal-gouvernants - pour ne citer que la pointe aisément visible de l’iceberg en s’abstenant d’approfondir (pour éviter d’en faire des pages) -, bref en se désolant plus généralement de son existence individuelle et collective empreinte de manque autant d’envergure que d’innovation, d’éthique, de générosité, de réelle solidarité, de perspectives et j’en passe. On comprend qu’il y a là de quoi se vautrer sur le sable la panse à l’air en y attendant la mort.

 

L’excellent Laurent d’Ursel a un jour écrit à juste titre : « La Belgique est une catastrophe et doit le rester ». Indéniable. Et chaque jour, le royaume empire.

 

Par un contraste aussi flagrant que paradoxal, le belge moins moyen (« bmm »), pour peu qu’il désire s’aérer la tête sous des cieux moins ternes et qu’il soit également épris d’art, d’histoire, de nature, de culture, de fraîcheur et d’agoraphobie (ce qui, convenons-en, en fait un bmmcatb ou belge moins moyen carrément atypique tendance borderline), choisit plutôt pour ses vacances de s’exiler une dizaine de jours dans un petit hôtel à la frontière de la Picardie et de la Champagne-Ardenne, et s’y délecte de visites somptueuses dans d’innombrables hauts-lieux quasiment (et aussi massivo-mystérieusement qu’inexplicablement) déserts en cette époque d’exil bord-de-merdien : les cathédrales de Cambrai, Amiens, Reims, Senlis et Troyes, la Collégiale de Vitry-le-François (dont la construction prit … 269 ans), les parcs, forêts et châteaux de Chantilly, Compiègne ou Pierrefonds (avec son surprenant « Bal des Gisants » en sous-sol, que je recommande aux innombrables lecteurs gothiques de ce blog, qui vont a-do-rer), l’insolite cité souterraine de Naours et ses 4 km de ruelles enfouies, les caves du champagniste Pommery et ses dizaines de millions de bouteilles au repos, les églises à pans de bois, et des tas de petits quartiers et musées typiques non ou peu répertoriés dans les parages immédiats, tout cela rien que du ravissement et du bonheur.

 

compiegne

La forêt de Compiègne: c'est un peu comme la forêt de Soignes en trois fois plus touffu

 

Il en profite, ledit bmm, pour faire au passage l’emplette d’excellentes bouteilles de champouze millésimé auprès de son fournisseur attitré depuis 21 ans, et pour rajouter deux petits établissements discrets à la pas si longue liste (car il cuisine souvent excellemment en son logis) de ses gargottes préférées : le Bistrot du Terroir à Compiègne, et l’Hôtel Bon Séjour à Vitry-le-François, où l’on fait pour fort peu de sous, tout en devisant culture et rigolade avec le tenancier local, des repas à mourir de bon. Il découvre le blanc-manger, un dessert frais-léger-goûtu de ses papilles auparavant inconnu, et en fait illico le numéro un au hit-parade de son palais dans le rayon desserts lactés.

 

blanc-manger
Blanc-manger : les cailloux à côté du verre ne font pas partie du dessert

Et il ne manque pas de s’étonner, le bmmcatb à qui ne viendrait même pas à l’idée de déposer un bouchon de bouteille de Gerlati (de Danone) ailleurs que dans un récipient dédié PMC, de la propreté et du bon entretien général des bourgades françaises traversées ; a contrario et sur le retour, la traversée des faubourgs de Charleroi, aux bords de route jonchés de détritus, lui écorche la vue en tant qu’illustration implacable et immonde du jemenfoutisme, de la gestion urbaine déplorable et de la belgico-catastrophitude ambiante. Et il lui monte au creux de ses chastes reins une irrépressible et double envie de démissionner de sa belgitude et de se faire renaturaliser Outre-Quiévrinois.