19/11/2009

Où l'auteur explique que, dans certains morceaux de musique, il y a bien plus que juste des bêtes mots sur des bêtes sons...

 

L’écriture d’un story-board est une pratique courante dans la production cinématographique. Mes camarades et moi avons régulièrement travaillé d’une manière comparable dans Front 242, en élaborant au préalable (ou en cours de création) pour des tas de morceaux un véritable scénario, fouillé, détaillé, régulièrement illustré par des dessins ou des photos, dans lequel nous allions puiser des ambiances, des phrases, des concepts, des slogans, des idées pour les concerts, et même (aussi incroyable que cela puisse paraître) des rythmes et des sons, etc.

 

En voici une nouvelle illustration, cette fois dans le cadre de 32crash : ci-dessous, un aperçu (fort résumé) de l’un des scénarii écrits sur base des fréquentes tempêtes de cerveaux entre Jan, Len et moi, auxquelles nous consacrons au moins autant de temps que la composition, l’enregistrement et le mixage des chansons. Je le répète, il s’agit d’un résumé, car le texte original fait plus de 10 pages.  

 

 

Terre, juin 2109

 

Depuis plusieurs décennies, des Clairvoyants (voyants extra-lucides, aussi appelés « Prophètes de Malheur », aux facultés dopées par de puissants psychotropes, prédisant l’avenir avec plus ou moins de bonheur, grassement rémunérés, contrôlés par des hordes de scientifiques, et jouissant d’un prestige considérable) ont annoncé une confrontation avec des extra-terrestres qui se montreront hostiles et destructeurs (au contraire de plusieurs races plutôt bien intentionnées) ; certains ont cité presque correctement le nom de leur race (« Aul-lassar » ou « Olleres », voir ci-dessous) et décrit avec divers degrés de précision leur apparence physique, leurs vaisseaux, leur mode de pensée et certaines caractéristiques de leur civilisation ; cependant, les informations sont restées lacunaires, vagues, voire contradictoires dans de nombreux domaines, et des tas de questions sont restées sans réponse consistante : d’où viennent-ils ? Que veulent-ils ? Quel est leur degré d’avance sur notre civilisation ? Ont-ils découvert l’invisibilité (avancée particulièrement redoutée) ? Par contre, tous les Clairvoyants ont prédit des destructions, certains même la fin de la civilisation terrienne.

 

Aiguillonnés par la certitude, relayée par la propagande internationale anti-alien, que cette confrontation à venir sera inéluctable et potentiellement fatale, tous les laboratoires de recherche militaire se sont mis à plancher sur des systèmes de détection et de défense à grande échelle et sur l’arme de dissuasion absolue imaginée par l’auteur de science-fiction* Alastair Reynolds sous le nom de Merlin’s Gun (Canon de Merlin) en 2000 : une arme légère, terrifiante, capable de tirer à longue portée des… trous noirs, et donc de détruire planètes, étoiles, galaxies, voire l’univers tout entier. Des rumeurs diverses circulent régulièrement sur l’état d’avancement de la recherche sur cette arme, évidemment classée ultra-secrète : ceux qui y participent ont une obligation de silence absolue sur ces travaux sous peine de mort, et de nombreuses disparitions inexpliquées pourraient résulter de l’élimination de plusieurs chercheurs jugés trop peu fiables ou trop bavards, dont certains probablement dénoncés par les Clairvoyants.

 

*Un département de la Défense Terrienne épluche systématiquement depuis 1974 tous les écrits de sci-fi parus sur terre pour y puiser des idées de concepts et techniques à développer.

 

Le premier contact avec les Ol-Lesar* a lieu début 2107, plus tôt que prévu, la plupart des « prophètes de malheur » ayant situé la rencontre après 2110. Le 13 février 2107, les Ol-Lesar se manifestent en capturant une station orbitale non loin d’Orion, semant la panique dans toutes les colonies terriennes car aucun des systèmes de détection pourtant ultra-sophistiqués n’a décelé la moindre approche ni déclenché la moindre contre-mesure.

 

A l’étonnement (et au soulagement) général, les Ol-Lesar acceptent de recevoir une délégation terrienne, dans un lieu tenu secret, lors d’une conférence au cours de laquelle ils annoncent qu’ils n’ont pas l’intention de rendre la station (qu’ils ont en fait complètement anéantie) et exigent que les Terriens se retirent de 4 planètes qu’ils occupent ; de leur côté, les Terriens leur annoncent disposer de plusieurs Canons de Merlin dont ils se serviront pour détruire leur lune puis leur soleil s’ils ne restituent pas la station capturée et n’arrêtent pas immédiatement leur agression.

 

* orthographe officielle. Les graphies Ol_Lesar et OL-Lesar sont également admises.

 

Lors de cette conférence, qui ne débouche sur aucun engagement, les Ol-Lesar ont pris soin de scanner discrètement tous les Terriens présents… sans véritable résultat car, se doutant qu’ils allaient être soumis à un tel traitement, les Terriens ont pris soin de n’envoyer que des émissaires n’ayant aucune possibilité de trahir leur cause, même à leur insu : aucun d’eux n’a vu le Canon de Merlin, ni en vrai ni en photo ni sur plan, pas un ne saurait expliquer son fonctionnement, tous ignorent la localisation des prototypes opérationnels ; les aliens ne découvrent donc, en dehors de la ferme conviction de son existence dans l’esprit de tous les scannés, et de leur volonté collective de s’en servir au besoin, aucun indice confirmant l’existence réelle de cette arme.

 

Par contre, les Ol-Lesar ont bien compris que malgré leurs Clairvoyants (qu’ils craignent), les Terriens ne savent quasiment rien sur eux : ils sont nomades, et la seule planète par laquelle ils transitent parfois, et où se trouvent quelques installations sommaires, possède non pas une, mais trois lunes. Très peu sûrs du succès d’une attaque rapide directe de la Terre, et se doutant que si des Canons de Merlin ont été fabriqués, il peuvent se trouver à bord de n’importe lesquels des milliers de vaisseaux terrestres éparpillés dans l’univers et impossibles à détruire tous en même temps, les Ol-Lesar, prenant à la lettre la menace de riposte en deux temps (« lune puis soleil »), sont d’avis de forcer les Terriens à se découvrir, prenant délibérément le risque d’une salve de CM sur un objectif mineur (leur planète-relais rapidement découverte ?), tout en dévoilant eux-mêmes en partie leur capacité offensive : ils décident d’attaquer une petite planète lointaine (ZA4) récemment colonisée par les Terriens, faiblement peuplée (environ 2.000 colons) et sous-équipée en armement.

 

Cette fois, l’attaque est annoncée en clair dans l’après-midi du 25 mai 2107 pour le lendemain matin ; les Terriens de ZA4 savent qu’ils n’ont aucune chance : leurs défenses, bien que relativement sophistiquées, sont trop faibles pour s’opposer à une attaque en règle, les renforts sont trop éloignés que pour arriver à temps, et les moyens de transport disponibles ne pourraient emporter que moins de 100 personnes. Dès lors, le commandant de la planète donne la possibilité à chaque colon d’en finir par SIA  - suicide indolore assisté - durant la nuit pour échapper à un sort peu enviable consécutif à une possible capture par les aliens (il faut savoir que le nombre de combattants disponibles importe assez peu, les boucliers magnétiques et les autres systèmes de défense, largement automatisés, pouvant être commandés par une poignée d’hommes). Quelques humains se suicident, la plupart choisissent de rester. Les Ol-Lesar, cependant, ne se soucient pas de les capturer, souhaitant simplement se débarrasser de la présence des intrus humains dans une de leurs zones de passage régulier.

 

L’offensive a lieu comme annoncée le lendemain matin et est enregistrée par des satellites espions, repérés mais épargnés par les aliens pour qu’ils puissent rendre compte de la puissance de leur arsenal - encore qu’ils n’utilisent à dessein qu’une arme déclassée ; l’attaque, déclenchée par le message laconique « Kryptonically Yours ! »* que chaque Terrien semble entendre depuis l’intérieur de son crâne, débute par la descente du ciel d’une énorme gerbe de fumée ressemblant étrangement à une rose (ou une tulipe) à l’envers ; ensuite, la planète est instantanément congelée sur plusieurs dizaines de mètres de profondeur, avec coupure quasi-simultanée des liaisons vers l’extérieur, avant que la totalité de la surface du globe prenne feu et que l’ensemble des matériaux composites, même les plus durs et les plus résistants au feu, se mettent à fondre et disparaissent en quelques minutes, à une allure anormalement rapide. Résultat : aucun survivant, toutes les installations détruites, et une planète devenue inhabitable pour plusieurs siècles.

 

* effectivement prononcé en anglais

 

Sur Terre, où les images ont été retransmises en temps réel, c’est la consternation, l’inquiétude (malgré les déclarations officielles selon lesquelles les défenses terrestres repousseraient sans peine une telle attaque)… et surtout l’embarras : car si sept Canons de Merlin embarqués sur sept vaisseaux interstellaires différents sont opérationnels, les Aliens s’étant volatilisés, ils n’ont provisoirement aucune cible en dehors de la planète déjà détruite, qu’ils pourraient faire disparaître pour l’exemple ; mais créer un trou noir à cet endroit de l’espace serait beaucoup trop dangereux pour d’autres installations terriennes à proximité …

 

Plus de détails et la suite sur l’album à venir de 32crash (sortie prévue 09/2010).

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