28/04/2010

Où l'auteur pourtant plein de belle et bonne volonté tombe dans un guet-apens dont il s'extrait dans l'abruptage mais avec la ferme conviction d'avoir bien fait

 

J’eus récemment l’occasion de dialoguer avec un jeune musicien débutant qui, averti de la longévité de ma carrière dans l’industrie musicale par un traître de mon entourage à qui je recommande pourtant de mentir effrontément sur mes activités réelles afin de préserver la tranquillité ouatée de ma vie privée, avait sans doute en tête de m’extorquer quelque confidence, adresse utile ou coup de pouce pour booster la sienne, de carrière.

 

L’individu en question a 18 ans et il travaille de façon conventionnelle : il utilise des sons d’usine qu’il extrait de CDs vendus dans le commerce, il assigne ses sons sur un clavier, compose ses morceaux sur son ordi via un logiciel prévu à cet effet, mixe le tout et sort le résultat en CD. Comme il avait l’air très fier de son savoir-faire qu’il semblait trouver fort peu banal, je me gardai bien de lui annoncer que c’est une manière de travailler qui date d’il y a environ 30 ans et qu’il y a probablement aujourd’hui dans le monde pas loin d’un bon demi-milliard d’individus qui font pareil. Sa musique fait boum-boum-bam-bam-pof-tchok, il la classe dans le genre R’nB électro, son entourage se pâme à l’écoute de ses CD (dit-il), les filles dorment par paquets de douze sur son paillassons (dit-il), il est tenu à l’œil par des tas de grosses firmes de disques (dit-il), je parie qu’il rêve de disques d’or et de grosses villas avec la piscine et les pouffes autour, bref il a déjà un melon considérable et un container de baffes qui l’attendent au tournant.

 

A mes oreilles, sa production sonne comme une sorte de bouillie rap-disco lourdingue à l’écoute de laquelle il me semble que tout être humain normalement constitué devrait s’attacher par pure charité à extirper farouchement de son auteur les germes de la maladie infectieuse qui l’incitent à pondre de tels miasmes, mais bon, mon avis étant probablement celui d’un vieux dinosaure aigri, à moitié sourd et non averti des tendances récentes de la dernière zik branchée dont il faut dire aujourd’hui qu’elle est mégabonne sous peine de passer pour le dernier des ignares (c’est curieux, ce genre d’attitude existait déjà de mon jeune temps quoique se déclinant avec d’autres vocables), je me la suis shuntée un bon coup et, optant pour un silence bienveillant à l’égard du résultat final qui venait d’envahir mes portugaises à ma plus grande répugnance, je poursuivis primesautièrement la conversation comme si de rien n’était en tenant de l’engager sur des terrains plus fertiles.

 

Après avoir rapidement dépassé les aspects technico-pratiques, je m’enquis donc auprès de l’écervelé de ses motivations profondes (chacun sait que l’impulsion initiale d’un projet est absolument prépondérante durant toute l’existence de celui-ci qu’elle contient déjà en germe, à l’instar de la graine minuscule qui intègre le plan superbe et à venir du chêne majestueux qu’elle deviendra au fil du temps par les effets conjugués de la photosynthèse et d’un tas d’autres phénomènes chimiques compliqués auxquels je n’entrave rien, j’ai toujours été nul en sciences). Il me répondit qu’il faisait de la musique "comme celle qui marchait" parce qu’il était convaincu d’être ainsi rapidement en mesure de gagner beaucoup d’argent en vendant ses morceaux instrumentaux à des vedettes à la mode qui allaient certainement lui en offrir des fortunes (d'où les filles sur le paillasson, parce que les filles qui devinent le pognon ça envisage et ça calcule avec une sournoisité qui frôle la chafouinure).

 

Dans un premier temps, je dus me cramponner fermement à ma chaise pour n’en point choir. Ensuite, j’eus beau multiplier les tentatives d’ouvertures de portes tous azimuts, en presque une demi-heure je n’obtins pas un mot, pas une virgule, pas même un point de suspension sur les considérations autrement plus fécondes et essentielles que sont au hasard l’exaltation de la création, l’excitation de la recherche, les trépidations de la composition, l’esquisse d’un prémisse de pressentiment qui répondait à l’appel d’une vocation émanant du plus profond des désirs de l’âme, l’évocation d’une inspiration capricieuse et abondante qui le tarauderait 24h/24 au point de se réveiller transi en pleine nuit avec l’irrépressible envie de composer du boumtchak là, maintenant, tout de suite... ou encore toute autre approche qui aurait témoigné, même de loin, même à dose homéopathique, d’un brin de hauteur de vue, de panache, d’élégance ou de classe : rien, nada, que dalle ; à chaque fois, avec une obstination sidérante et une non-entendance abyssale, l’olibrius m’a systématiquement ramené sur les seuls aspects mercantilement vénaux de son travail, en ajoutant que pour chaque morceau, partant de zéro, s’il n’avait pas un produit fini (entendez : vendable) après un quart d’heure, il jetait tout à la poubelle et partait regarder la télé.

 

Après un moment déjà trop long, et malgré mes dispositions initialement fort bien mises à son égard (ce qui m’étonna moi-même : je me réjouissais déjà de devenir, avec l'âge, asocial et bougon voire insupportable et infréquentable, et c'est le contraire qui se passe), quand je m’aperçus qu’il avait irrémédiablement tout dit depuis longtemps et me resservait sans cesse la même ritournelle, je coupai abruptement court à la conversation pour regagner mon rural et quiet logis, bien décidé à ne jamais lever le petit doigt pour aider ce cuistre en quoi que ce soit.

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