13/05/2010

Où l'auteur souligne l'intérêt manifeste, pour les artistes de scène, d'exceller dans au moins un sport de niveau raisonnable

 

Signer son arrêt de mottes

 

Il est parfois des organisateurs de festivals dont on se demande s’ils connaissent vraiment les groupes qu’ils invitent à leurs musicales agapes. En cette fin des années 90, Front 242, dont le management (entendez : nous) devait/devions également avoir omis d’ouvrir les yeux en signant le contrat, se retrouva à l’affiche d’un festival de … heavy metal, coincé entre deux groupes solides de chez lourd, Venom et Therion, ou l’inverse, sans garantie de certitude, mais en tout cas des chevelus qui font tourner leurs têtes en rond tout en hurlant et en grattant des guitares.

 

Je n’ai ni aversion ni inclinaison particulière à l’encontre du peuple jeanso-badgé-chevelu du monde du Metal, dont je me fous environ à l’exacte hauteur dont lui se tamponne du mien, mais je me doutais que la réaction de la majorité du public présent ce jour-là risquait de n'être que peu enthousiaste et que des manifestations de non-affinité notoire étaient à craindre dans leur chef en raison de l'inadéquation aussi manifeste des codes visuels respectifs. Effectivement, passé les premières minutes d’un compréhensible étonnement engendré par la totale absence sur scène de cheveux longs et de guitares stridentes, un certain nombre de spectateurs entreprirent, pour marquer leur désapprobation à l’égard de ce groupe venu d’ailleurs et nullement affilié à leur mouvance, de tenter de balancer sur scène (entendez : sur nos gueules) des mottes arrachées à la terre grasse du sol de dessous l’herbe car il pleuvinait et que la couche superficielle de Gaïa était humide ce soir-là dans ce coin reculé de la Germanie agricole.

 

Y avait-il péril en la demeure ? Certes il y eût pu, mais mon camarade Richard23 et moi-même eûmes à cette occasion l’opportunité et la présence d’esprit de remettre fort rapidement les pendules au milieu du village sous l’impulsion salutaire de nos considérables talents de sportifs de haut niveau que le monde entier de la zik électronique nous envie, et qui nous ont notamment permis de flanquer de solides dérouillées à tous les autres groupes footeux de la planète, c’est pas les Bollock Brothers ou Depeche Mode qui vont nous contredire.

 

Après plusieurs tirs tellement mal ajustés qu’ils ne passèrent même pas les barrières de sécurité (triste mais cohérent reflet de la situation du handball allemand complètement à la masse à l’époque), la première motte qui allait atterrir sur scène fut splendidement et instantanément explosée par une magnifique reprise de volée du pied droit de mon camarade chanteur-harangueur, également footballiste à ses heures, qui exécuta à cette occasion, sans arrêter de chanter, un superbe saut de carpe en ciseau qui lui aurait valu la première page du Bild s’il l’eût effectué dans le cadre d’une rencontre de la Bundesliga. Une demi-seconde plus tard, je prouvai que le handballiste que j’étais toujours à l’époque avait encore de beaux restes, en cueillant de la main gauche et en la relançant d’où elle venait, façon nonchalante quoiqu’autoritaire, sans sourciller ni bouger les oreilles, une motte destinée au batteur Tim Kroker qui cognait sur ses fûts quelques mètres derrière moi (et qui est teuton de ta race à toi, andouillesque et autoraciophobe patate de piètre lanceur de mes deux sur qui il faut pas !).

 

Le public hostile comprit instantanément que ses tentatives seraient vaines : la Belgique électro-sportive lui présentait un duo défensif infranchissable – et encore, Mr Codenys, qui fait le gardien de but footeux à ses heures, n’avait même pas eu besoin de rentrer dans la danse, puisque resté en réserve sur son podium en fond de scène - ; les tirs cessèrent aussitôt et définitivement, au grand soulagement du stage manager qui ne tenait nullement à ce que ses planches fussent transformées en auge à cochons, et qui nous remercia chaleureusement, lors de notre sortie de scène, pour notre sang-froid, notre sportive excellence et notre attachement à lui conserver un sol exempt de toute souillure même s'il était en l'occurence localisé par-delà les frontières de notre patrie chérie.

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