16/06/2010

Où l'auteur opine à la prose d'un grand auteur

Extrait du blog de Wanatoctoumi (en rubrique dans la colonne de droite, et chaudement recommandé) :

Autoportrait du pollueur
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Mon métier consiste à polluer du fond des océans jusqu’à la surface. A
polluer le plus largement possible. C'est un métier de salopard. D'abord
parce que lorsqu’il est sur l’océan le salopard a envie de polluer la plus
grande étendue possible, ensuite parce que lorsqu'il y a plusieurs salopards
en surface, ils veulent tous polluer plus profondément les uns que les
autres. Un métier bestial.
Je suis pollueur.

Il y a eu le terminal pétrolier de Mina al Ahmadi, au Koweït (1991, 700 000
t), il y a eu la Plate-forme Ixtoc 1, dans le Golfe du Mexique (1980, 500
000 t), il y a eu un puits de pétrole, en Ouzbékistan (1992, 299 000 t), il
y a eu l'Atlantic Empress, à Trinité-et-Tobago (1979, 287 000 t), il y a eu
la plate-forme pétrolière n° 3, dans le Golfe Persique (1983, 250 000 t), il
y a eu l'ABT Summer, en Angola (1991, 260 000 t), il y a eu le Fortuneship,
en Iran (1987, 260 000 t), il y a eu le Castillo de Bellver, en Afrique du
Sud (1983, 252 000 t), il y a eu l'Amoco Cadiz, en France (1978, 227 000 t),
il y a eu le Son Bong, en Iran (1985, 200 000 t), il y a eu le Haven, en
Italie (1991, 145 500 t), il y a eu le puits de pétrole D-103, en Libye
(1980, 142 800 t), il y a eu le Barcelona, en Iran (1988, 140 000 t), il y a
eu l'Odyssey, au Canada (1988, 132 000 t), il y a eu le Torrey Canyon, an
Royaume-Uni (1967, 119 000 t), il y a eu le Sea Star, dans le Golfe d'Oman
(1972, 115 000 t), il y a eu le Texaco Denmark, en Mer du Nord (1971, 106
300 t), il y a eu l'oléoduc Kharyaga - Oussinsk, en Russie (1994, 104 400
t), il y a eu l'Urquiola, en Espagne (1975, 101 000 t), il y a eu le M.
Vatan, en Iran (1985, 100 000 t), il y a eu l'Irenes Serenade, en Grèce
(1980, 100 000 t), il y a eu les cuves de stockage, au Koweït (1981, 106 000
t), et maintenant il y a moi.
Je serai cette année le plus gros pollueur du Golfe du Mexique et, avec la
grâce de Dieu, l’an prochain aussi.

Je suis l’industriel le plus vorace de l’océan, le plus imprévoyant, le plus
irrespectueux, et mon travail consiste à fabriquer de la marée noire.
Tous les grands pollueurs fabriquent de la marée noire.
Polluer plus profondément, c’est polluer autrement ; de façon à semer la
panique et la désolation.
Faire peur. Dégorger de telle manière que les autres soient persuadés que
vous n’aurez pas de mal à contenir la fuite, jusqu’à ce qu’une corporation
entière dégorge comme vous.
Dans une vie de pollueur on ne peut inventer qu'une marée noire géniale et
une seule.
Le naufrage du Torrey Canyon a été vécu comme une véritable folie ; quarante
ans plus tard les vingt plus grosses pollutions pétrolières ont approché et
largement dépassé son record.
Maintenant il y a moi.

Être un grand pollueur est un état qui exige un abandon absolu de soi-même
et une désinvolture totale. Je souille à plein temps. Je souille en dégazant
au large de Cap Finistère avec mon tanker, l’été. Je navigue avec des
bateaux pourris jusqu’à la cale pour mieux répandre le fioul. Je souris à
l’armateur et au capitaine, parce que je sais qu’ils m’aident à répandre le
fioul. Je casse la tête du certificateur qui inspecte les navires parce que
je sais que cela m’aidera à répandre le fioul.
Prenez deux salopards à égalité de capital et de marge brute, sur la même
mer, mettez-les en face l’un de l’autre et c’est toujours moi qui pollue le
plus loin.
Le chenal qui commande l’entrée dans le Rail d’Ouessant, je le fais mille
fois par semaine. Les hauts fonds de 9 mètres de la Baie de Valdez, en
Alaska, ceux qu’on traverse avec un tirant d’eau de 17 mètres, je les fais
chaque soir avant de me coucher. Je sais tous les courants de la Mer du Nord
et à quinze knots, je m’y engage les yeux fermés.
Je me prépare aussi pour ces zones côtières réglementées et surveillées que
les tracasseries des autorités portuaires nous interdisent. Les anses
préservées qui permettent à un Erika, France, 1999, à peine 18 000 tonnes de
fioul lourd déversés, de faire crever près de 200 000 oiseaux.
Tout compte dans votre parcours.

Un jour, l’essentiel devient la résistance du tube. C’est le tuyau qui fait
la catastrophe. Vous avez gratté le budget de la vanne de sécurité, vous
avez choisi le tuyau simple plutôt que la conduite à double paroi, vous êtes
réjoui des économies réalisées et vous avez provoqué un large éventrement
parce qu’en plaçant le tube sur la vanne, vous avez surestimé de quatorze
kilos la résistance de la valve de surpression.
Quand je mange, je me salis, en dormant je souille mon pyjama. Je dégraisse
mes effectifs, je maximise mon profit. Mon Directoire et mes actionnaires
sont intraitables. J’affiche sans cesse à Wall Street mes gains de
productivité.
Lorsque l’administration me délivre l’autorisation d’exploiter, elle libère
des tonnes de travail. Après, il reste un pollueur dans l’océan qui n’a plus
ni retenue, ni principes, ni conscience et qui dégorge dans la mer pour
polluer plus profondément que les autres salopards.
C’est la règle.

Et puis, il y a le moment qui arrive forcément dans une vie, le seul moment
de vraie sérénité, de sérénité absolue. La sérénité du pollueur.
Un concurrent vous tient la dragée haute avec son énergie nucléaire, il
construit des centrales de plus en plus gigantesques et il fait cette
minuscule erreur de calcul, cette faute de prévention stupide (qui n’est pas
de négligence, puisque les pollueurs ignorent la négligence) qui élève la
température du cœur de quelques degrés au dessus de la norme. Et là, c’est
la vraie sérénité, la sérénité immense. Il a déjà un dégazage dans le
circuit d’eau pressurisée, puis très vite une fuite dans le circuit primaire
de sodium liquide et un début de fusion. Plus rien n’a d’importance, ce
n’est plus vous le pollueur, les médias se lâchent, les autorités bloquent
les alertes, vous savez qu’on prétendra que le nuage n’a pas franchi la
frontière.

Wana – le 15 juin 2010
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Réalisé d'abord au "104", à la Boutique de l'Oulipo, sur une trame "à trous"
d'H. Le Tellier.
Recomposé ici, sur le modèle du Descendeur de Paul Fournel.

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