06/02/2011

Où l'auteur cause attitude utile au musicien qui débute

Il m'arrive de temps en temps de distiller à l'un ou l'autre musicien débutant, du haut de ma considérable grandeur non dénuée d'une débordante empathie dont je m'honore à peu près autant que de l'ineffable modestie qui me nimbe au point de m'étouffer parfois, (je reprends) de distiller, disais-je, l'un ou l'autre conseil pertinemment judicieux sur l'art et la manière d'adopter l'attitude idéale afin de s'épanouir durablement dans les milieux du bruit qui coûte cher où j'évolue tel un poisson dans son bocal depuis trente ans cette année. Je me sens d'ailleurs en quelque sorte à cet égard le cousin relativement légitime de Monsieur Manatane, cet autre puits de science ès belles manières dans les milieux chics dont l'excellence n'est plus à démontrer depuis les temps reculés ousk'il dissertait élégance et raffinement sur Canal+.

 

Donc le conseil ci-dessous serait bien avisé de tomber, avant qu’il devienne sourd, dans l'oreille du débuto-zikant friand de recommandation recommandable.

 

Ayant à me déplacer fréquemment dans les endroits coulissants des arrières-scènes logeantes des lieux concertants des quatre coins du monde où s'obstinent à nous inviter des organisateurs enthousiastes et mégarémunérants, j'y ai opté depuis toujours pour un inclinage systématique et prononcé de la tête et des yeux en fixation obstinée du sol deux mètres devant moi, en une posture certes un peu pataude et figée qui offre cependant un indéniable autant qu'immédiat et enviable avantage que je vous décline ici en fonction des catégories de personnes que vous risquez de rencontrer backstage alors que votre souci majeur serait plutôt de les éviter : 

1) le musicien débutant, que vous n'avez jamais rencontré ni d'Evreux ni dedans, qui va chercher à vous aborder à tout prix pour vous dire qu'il adore ce que vous faites, vous expliquer comment il travaille et tenter de vous refiler un généralement peu audible CD dans l'espoir que vous l'écouterez et que vous en serez tellement subjugué que vous envisagerez illico de lui proposer vos services non payants pour produire ou participer à son prochain (marché) opus afin que votre crédibilité sur lui partiellement transférée fasse enfin éclater en des lendemains qui chantent sa carrière jusqu'alors stagnante ;

2) le musicien moins débutant, que vous avez déjà sans doute croisé ici et là mais dont vous n'avez aucune idée de qui cela pourrait bien être, qui veut à tout prix vous rappeler qu'il a déjà partagé la scène avec vous ici et là à tel ou tel moment, et qui va vouloir vous rappeler ces bons moments, ainsi que vous faire part de l'énorme succès qu'il remporte depuis, sujets dont vous n'avez absolument aucune envie d'entendre causer ;

3) le fan entré là par fraude ou par piston, qui a apporté à votre intention toute sa collection de disques et de posters (1 mètre de haut) dont il veut à tout prix vous imposer l'inopportune et interminable signature intégrale pièce par pièce à l'aide d'un feutre qui va tomber à court d'encre après l'exécution du quart dudit pensum, vous obligeant à aller vous-même quérir en vos affaires et en votre loge l'objet scriptablement opérationnel qui sera l'outil de votre torture.

 

Eh bien, marcher dans les couloirs en regardant fixement le sol, et donc sans offrir la moindre possibilité de contact du regard (en anglais : eye-contact) s'avère en mon chef (là ouske c'est moi qui commande), depuis quasiment toujours et en tous lieux (sauf dans les endroits près de chez moi où, la discipline se relâchant, je me montre plus avenant), la meilleure solution à la fois pour éviter les importuns, mais également pour ne pas passer pour un goujat qui a regardé untel sans s'arrêter pour le saluer ni même lui faire un clin d'oeil complice ; en agissant de même, en choisissant volontairement de ne voir personne, vous passerez simplement pour un homme manifestement préoccupé par bien plus important que les mondanités de circonstances.

 

J'eus très récemment la confirmation du caractère extrêmement performant de cette attitude défensive et protectrice. Je me trouvais en effet le mois passé dans le pays d'Otto Bismarck pour y voir concerter l'un ou l'autre des rares groupes du même créneau que les miens qui trouvent grâce à mes oreilles, quand, entre deux prestations inégales et non loin d'un stand de vente de t-shirts, alors que ma garde était baissée et mon regard relevé, je fus abordé de face et de front par une fort mignonne demoiselle blonde qui, plantant directement son regard dans le mien et son sourire dans mon coeur, me dit à peu près ceci (je traduis et je résume) : "Mr De Meyer, cela fait maintenant dix années que je vous vois à quasi-chacun de vos concerts teutons voire plus loin et que je vous y dis bonjour (j'appris plus tard qu'elle fait fréquemment secrétaire auprès de plusieurs organisateurs de festivals), ainsi qu'aux autres membres de votre toujours étonnamment jeune et décapante équipe de joyeux manieurs de pétaradants marteaux-piqueurs ; tous parmi eux me connaissent depuis belle lurette et boivent même à l'occasion des pots en ma compagnie, mais vous, vous n'avez jamais répondu à aucune de mes joviales salutations, et je crois même que vous ne m'avez jamais vue !" Coincé que j'étais sans possibilité de retraite, et me sentant moralement acculé à la justifiade avant même d'envisager de procéder à la débinade*, je dus bien admettre que jamais de ma vie je n'avais auparavant vu ce pourtant frais et amical minois.

 

Cette accusation à peine voilée d'a-sociabilité profonde aurait certes pu me chagriner grandement, par exemple en me faisant rétrospectivement regretter toutes les occasions manquées d'entrer en contact avec des personnes aussi manifestement charmantes que l'effrontée Fraulein accusatrice, mais il n'en fut rien; bien au contraire, je me réjouis grandement de ce que je considérai comme un réel compliment à l'égard d'une attitude délibérément ferme et décidée de ma part, que je compte d'autant plus continuer à pratiquer qu'avec l'âge qui augmente, ma vue baisse, que je ne reconnais désormais plus personne à moins de trois mètres et qu'il n'y a aucune chance que ça s'améliore.

 

Musicien débutant, prends-en de la graine et fais-en ton profit.

 

* Tudieu, le petit bonhomme caché derrière l'écran qui corrige automatiquement TextEdit m'a d'abord modifié ce mot en 'débande' ! On voit bien qu'il n'a pas assisté à cette rencontre !

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