22/07/2011

Où l'auteur, un brin agacé par les humains, s'intéresse aux animaux qu'il a sous la main et dresse la liste, par ordre décroissant, des soixante-huit résidents de sa ferme préférée du Pfalz

 

Dix-huit gallinacés

L'énorme coq brun-roux Google passe l'essentiel de son temps sur les marches de la maison. Toujours en quête de nourriture et n'ayant jamais froid aux yeux, il va régulièrement chiper - avec un aplomb sidérant - des saucisses brûlantes sur le barbecue, voire même des sandwiches aux fromage tenus en main trop mollement par les convives festoyant dans la cour avant. La poule Emma vit dans son ombre sans faire d'histoires. Trois autre coqs sont confinés dans divers espaces des étables et de la cour arrière pour éviter qu'ils se rencontrent (c'est le combat assuré). Treize poules et poulets (à compter soigneusement tous les soirs avant fermeture des portes, à cause des renards) ont leur propre espace d'où ils peuvent en journée rejoindre les lapins et/ou les chèvres selon leur bon plaisir. 

 

Quatorze chats

Les chats sont strictement regroupés selon leurs affinités dans des espaces séparés (la moitié dans la maison et l'autre dans la cour arrière) et il est donc indispensable de veiller, lors de tout déplacement, à refermer soigneusement les portes derrière soi ; les plus cruciales de celles-ci sont clairement repérées à l'aide d'un triangle rouge, et l'impitoyable colère des proprios s'abattrait sans détour sur le malheureux ou le maladroit qui laisserait s'échapper un animal vers une zone interdite dans laquelle il foutrait le boxon.

Nick est un chat de gouttière tigré un peu trop aventureux pour ses moyens : il adore grimper aux échelles pour aller explorer les hauteurs himalayennes des granges, toits et fenils, mais il est infoutu d'en redescendre seul. Alors, irrémédiablement coincé en ces sommets sans eau ni nourriture, il émet de forts gémissements plaintifs en attendant qu'on vienne le rechercher. Cependant, il est très coopératif dès que le sauveteur se présente : il se place sagement sur son dos  et reste tranquille durant toute la descente.

Milla est la chatte la plus sensuelle : bien en chair, pelage gris clair doux comme de l'ouate, elle squatte les lits, fauteuils et coussins les plus profonds et confortables, se met sur le dos dès la première caresse et enclenche alors un ronronnement à peu près aussi bruyant qu'un réacteur de Boeing. Ne jamais se vêtir de noir quand elle paresse dans les environs, elle perd ses poils en abondance et les sème partout.

Hexe ('Sorcière'), une chatte toute noire, est la plus méchante. Elle se laisse approcher et même caresser… avant de se mettre soudainement à mordre et à griffer. Une vraie garce. Il paraît qu'elle était régulièrement battue par ses propriétaires antérieurs, mais quand même… 

Kleiner Mann a été recueilli tout petit en Belgique, et c'est le plus malin de tous : il parvient à ouvrir toutes les portes qui ne sont pas fermées à clé en sautant sur les poignées, et même à faire sauter les verrous accessibles à ses petites pattes. Du coup, toutes les portes sont équipées d'un système dit "anti-KM".

Spotty, qui vit dans la cour arrière, est à la fois kamikaze et affectueux, ce qui le rend collant : pour peu qu'il vous aime bien, à chaque fois que vous passez à sa portée il grimpe dans les hauteurs d'où il bondit pour atterrir sur votre dos, et se met à y ronronner illico pour tenter de se faire pardonner à la fois son audace et les 250 (longs) poils roux qu'il abandonne instantanément sur son point de chute. La première fois ça surprend, d'autant que l'animal, fort bien nourri, n'est pas spécialement léger. Par la suite, on s'arrange pour ne pas lui tourner le dos tout en se tenant loin des escaliers et des toits bas d'où il s'élance.

Nessie, qui ne s'entend avec personne, est enfermée dans une petite salle de bains qui, depuis, n'est quasiment plus utilisée tant sa présence est désagréable et dissuasive : elle est toute noire et si laide qu'on dirait un croisement entre un morceau de charbon et un vampire ; quand elle ouvre la gueule, on croirait faire face à un dragon ; en plus, il lui manque la moitié d'une oreille perdue dans une bagarre.

Arko est le roi de la maison, où il est le seul à pouvoir aller et venir à sa guise. Il ne se mêle jamais aux autres. Il est rarement au sol mais évolue généralement en hauteur, sur les meubles, où il tourne résolument et ostensiblement le dos aux personnes présentes en signe de dégoût dès que leur attention se porte un autre félin que lui. Il ne mange que les mets les plus exquis issus des boîtes les plus chères, du genre 'Ragoût Impérial pour Sa Haute Sublissimité' ou 'Régal de Viandes pour Son Insondable Magnificence' (je traduis approximativement), et c'est lui qui décide de l'heure de la bouffe : deux à trois fois par jour, il monte sur son buffet préféré, prend la pose et attend ; comme il a coûté une fortune et que les proprios l'adorent (ils le laissent même dormir dans leur lit, c'est dire la considérabilité de la dévotion qu'ils lui portent), ça marche : il est servi dans les secondes qui suivent. Il n'est pas rare que le cuistre se contente alors de renifler et ne daigne ingurgiter que plus tard, à la suite d'un laps de temps souvent fort long durant lequel aucun autre chat présent ne se risquerait à venir croûter dans la Royale assiette provisoirement délaissée. Arko est un balinais. Les balinais sont une race à tête triangulaire, ainsi dénommée non parce qu'elle provient de l'île indonésienne de Bali, mais parce que ses représentants sont censés se mouvoir avec la grâce des danseuses des temples sacrés de celle-ci. La grâce n'a pourtant guère élu domicile chez Arko : sa Majesté est particulièrement maladroite et se rétame régulièrement (et royalement) la gueule en ratant des sauts faciles, ce qui me fait ricaner.

Le pire ennemi d'Arko (ce qui ne signifie nullement qu'il est plus sympa) c'est Orry, un siamois noir et beige à pellicules, très imbu de sa personne et gros demandeur d'attention, avec lequel chaque rencontre se termine invariablement en pugilat, ce qui vaut au siamois, moins considéré alors que presqu'aussi onéreux, d'être confiné à la cuisine, où il forme un improbable duo avec la plus adorable matoute de tout le cheptel, Momo, 21 ans (à l'échelle humaine, quasiment une centenaire), absolument craquante avec ses grands yeux noirs et un regard top-fondant, même si elle n'a plus que la peau sur les os, se déplace difficilement et sert à l'occasion de souffre-douleur au siamois sus-évoqué.

Il y a encore Wicht (un opportuniste qui se fait discret mais profite de la moindre porte ouverte pour s'engouffrer dans la pièce) puis Fuchs, Line, Fauch et Schnurr que je croise à l'occasion mais qui mènent une existence plus discrète que les autres dans l'arrière-cour.

 

Douze chinchillas

La plupart n'ont pas de nom et vivent dans de grandes cages, dans un coin reculé du bunker (la cave à provision). Tout ce que j'en perçois, c'est une odeur limite pestilentielle, qui ne provient pas d'eux mais des souris qui squattent les murs et leur nourriture, ce qui m'a jusqu'à présent retenu d'aller les voir de plus près.

 

Six lapins

Gentils, discrets et calmes, ce sont les plus paisibles des habitants de la ferme. Ils ne manifestent cependant aucun entrain particulier quand il s'agit de se soumettre aux salutaires injections vaccinatoires auxquelles ils ont droit régulièrement.  

 

Quatre chevaux

Les quatre chevaux sont des purs-sangs magnifiques régulièrement montés, entraînés et dressés, qui sautent à l'occasion des obstacles d'une hauteur vertigineuse. Diana et Zamira sont deux juments tranquilles et sans histoire, fréquemment absentes pour cause de villégiature chez un fermier voisin. Amigo et Jack, l'un noir et l'autre d'un brun intense, se montrent dociles et coopératifs quand il s'agit de les amener sur les pâtures le matin ou de les ramener à la ferme à la nuit tombée, une tâche que je n'accomplis jamais seul mais chaque fois avec honneur, fierté et un profond bien-être intérieur difficile à décrire. Amigo, qui n'hésite jamais, au sortir de son box, à faire un petit crochet pour plonger avidement sur le seau à grains des volatiles, est l'indéfectible ami et voisin de box de l'âne Timmy qu'il suivrait aveuglément jusqu'en enfer et dont il sera question plus loin.

 

Trois canards

Joseph est tout blanc, avec une grosse houppe sur la tête, Zéphyrin blanc aussi et fort pataud, Domino mi-noir mi-blanc. Les trois sont très comiques, inséparables, et évoluent généralement dans le sillage des oies avec lesquelles ils jouent à longueur de journée les choristes bruyants et peu harmonieux.

 

Deux cochons ventrus

En provenance d'un élevage intensif d'un village voisin dont le propriétaire, moribond, ne parvenait plus à assurer la survie, Nero et Schröder sont deux énormes estomacs grisâtres à courtes gambettes qui ne possèdent sur le sommet du dos que quelques poils durs comme du fil de fer. Ils parviennent à l'occasion à casser l'un des trois madriers de 15cm de diamètre qui ceint leur espace, et débouchent alors dans l'arrière-cour où, faute d'être arrêtés très vite, ils dévorent d'abord toutes les fleurs à portée de groin avant de renverser les tonneaux de réserves de blé et de les bâfrer en un temps record. Pour le reste, ils sont plutôt paisibles et ne bronchent pas quand, par exemple, les poules viennent picorer dans leur gamelle ou que les proprios viennent mettre leurs doigts dans leurs énormes trous de nez, ce qui les ravit.   

 

Deux sangliers

Geraldine a été abandonnée encore petite et malade par sa famille avant d'être trouvée par un paysan passant par hasard dans la forêt qui la sauva in extremis ; Alfred est le seul marcassin rescapé du massacre de sa famille par des chasseurs. Les deux bestiaux sont devenus des sangliers énormes, de véritables enclumes poilues géantes sur pattes, imprévisibles, brusques et bruyants, dans lesquels on sent que couve une puissance démesurée, et je me demande parfois si l'enclos de briques de 80cm d'épaisseur où ils évoluent leur résisterait le jour où ils auraient vraiment décidé de rejoindre leur forêt natale toute proche. Ce serait dommage car ils finissent toujours avec appétit tout ce dont les autres animaux de la ferme ne veulent pas. En parlant de nourriture, la bravoure légendaire qui m'habite est, dans le cas des sangliers, grandement contrariée par mon sens inné de la survie, et pour rien au monde je n'entrerais dans leur enclos pour les nourrir : ayant vu la gueule ouverte et démesurée d'Alfred et la longueur insensée de ses dents, sachant qu'il a déjà dévoré en une bouchée nonchalante l'un ou l'autre poulet égaré, je sens que le coco, pour peu qu'il soit désobligé de ma présence, pourrait aisément me broyer la jambe sans bouger les oreilles. Je m'abstiens donc sagement de lui donner l'occasion de me croûter sur un malentendu, et me contente de lancer leur repas par-dessus la barrière.

 

Deux caprins

Le bouc Flaffy est aussi blanc de poil, extraverti et intrépide que sa compagne Ella est noiraude, distante et craintive ; il n'hésite pas à utiliser ses cornes pour tenter de forcer le passage par la porte entrouverte, ce qu'il ne réussit que rarement. Son plus grand bonheur est, oubliant qu'il est devenu adulte et a quadruplé en taille, de s'asseoir sur les genoux des proprios qui y consentent rarement et de mauvais gré car l'animal est si grand qu'ils en sont fort gênés.

 

Deux oies

Gustav et Gertrude ont leur petite cage dans la cour arrière et traversent les étables le matin pour passer la journée dans la cour avant, où elles font un raffut de tous les diables au moindre mouvement de qui que ce soit. Très agressives avec les inconnus, qu'elles font mine d'attaquer avec un sifflement sinistre, elle sont facilement dissuadées de poursuivre par une riposte feinte d'un coup de talon dans la tronche, en mon chef peu élégante mais efficace. Elles ont droit chaque jour à des graines et à un grand seau d'eau claire qui, en fin de journée, est devenue brune avec 5 centimètres de boue dans le fond, je me demande comment elles font.     

 

Deux pigeons

Bien que n'ayant pas officiellement leur logis à la ferme, deux pigeons y vivent régulièrement, notamment pour s'y assurer leur ration journalière de graines. Ils se sont donc acoquinés pour ce faire avec les poules, canards et oies de la cour avant.

 

Un âne gris

Timide et craintif envers les inconnus, Timmy gagne en confiance à mesure qu'on le fréquente et devient très sociable. Dans les déplacement vers les pâtures, c'est toujours lui qui ouvre la route à Amigo. La façon dont il marche au milieu des chevaux est plutôt rigolote, la différence correspondant à peu près à celle entre une trottinette et des vélos. Il adore qu'on lui chatouille l'entre-oreilles. Attention à ne pas lui lâcher la bride avant qu'il soit bien sur la pâture (et pas un mètre devant), sinon il s'encourt n'importe où… et les autres le suivent. A la ferme, il brait régulièrement avec une telle force dans les graves qu'on dirait une sirène de bateau (alors qu'on est à 500 km de la mer), et à chaque fois je suis pris de l'irrépressible envie de hurler dans la foulée "Nightboat to Cairooooo !"

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