09/12/2011

Où l'auteur narre une histoire vraie qui donne froid dans le dos

Mon oncle est fort opportunément marié à ma tante et ils forment à deux un couple formidable qui, ça tombe bien, a (ou ont ?) la chance incroyable d’être les parents de quatre de mes cousins les plus fréquentables avec lesquels additionnés de leurs conjoints et marmailles respectives, ils forment un pan familial étendu d’une tenue irréprochable sur le plan de la constance dans l’excellence qui - ô miracle ! – pétule généreusement jusqu’au bout de la plupart des feuilles des moindres branches des nombreuses extensions ramificateuses du conifère généalogique où j'ai mes racines. 

Plusieurs mois par an, ledit couple onclo-tantesque s’en va vaquer - notamment à l’ombre du marronnier géant qui projette sur les convives attablés une ombre rafraîchissante au plus fort des journées caniculaires - dans la très jolie et spacieuse ferme qu’ils ont rénovée en grande partie de leurs blanches mains non loin de Bordeaux, au sommet d’un pic rocheux dominateur de vertes vallées majestueuses où je passai il y a quelques années de merveilleuses et inoubliables vacances de farniente absolu. 

 

Amateurs de bon vins, ils ont en outre (hihihi) noué là-bas, en quarante ans de présence assidue, quelques solides amitiés, notamment avec un exploitant-viticulteur-récoltant-embouteilleur-négociant renommé, propriétaire d’un château et d’un domaine de plusieurs dizaines d’hectares de vignes (oui, de vignes, il eût été hautement improbable que j’annonçasse des hectares d’oliveraies), avec qui ils sont à tu et à toi ; non contents de se commettre ensemble dans l’importation alcoolisée de plusieurs milliers de bouteilles par an des meilleurs crus (sans accent circonflexe) de la production locale, il vient régulièrement loger chez eux quand il se déplace en Belgique, et ils passent fréquemment en son vaste château de longues soirées d’agapes bien arrosées. Bref, ils sont amis coripaillants et en contact fréquent.

 

Or, voilà que l’été passé, le téléphone rouge toujours fort actif entre eux semble soudain aux abonnés absents : les appels sonnent dans le vide, le répondeur ne rappelle pas, c’est le silence, le désert, l’absence irrémédiablement permanente, l’aphonie totale.

Un peu inquiets quand même de la persistance de non-nouvelles, tata et tonton décident un beau matin de se pointer sur place pour aller constater de visu ce qu’ils ne peuvent plus apprendre de auditu. Hop donc dans la voiture, direction les abords du petit village de *** dont je tairai bien évidemment le nom par discrétion. A leur arrivée, ils découvrent le domaine - jusqu’alors entretenu au poil avec une rectitude disciplinaire s’étendant jusqu’au moindre brin d’herbe pelousier - dans un état général certes encore à peu près correct vu de loin, mais trahissant cependant un abandon manifeste quoique récent de la tradition séculaire de bichonnage au plus près dont s’enorgueillissait sans trève depuis des siècles cet endroit paradisiaque.

 

Entrant par la grille entr’ouverte, ils se retrouvèrent soudainement nez à nez avec un homme fort petit, de couleur beige foncé, d’un âge incertain, aux cheveux gras et noirs, et aux yeux bridés.

« Bonjour Monsieur, lui dirent-ils, nous sommes des amis de Monsieur *****, est-il là aujourd’hui ? »

« Lui parti. Tout vendu. Tout ça à nous maintenant ! » dit le petit homme dans un français à la fois nasillard, rudimentaire et approximatif dont l’orthographe néanmoins impeccable est à porter à mon crédit. 

« Euh, pardon ? » balbutia mon oncle sidéré, « Tout vendu ? Vous voulez dire qu’il vous a vendu son domaine et toutes ses vignes ? »

« Tout vendu ! Tout ça à nous ! » répéta le petit homme peu soucieux de varier son vocabulaire et ses expressions, ce qui permet de copier-coller bêtement le milieu de sa phrase précédente pour restituer à la lettre le contenu de ses propos. Peu habitués à converser avec des allocontinentaux ocrocolorés si peu au fait des bons usages grévissiens, et persuadés qu’ils n’en tireraient rien de plus, ma tante et mon oncle prirent alors congé et rentrèrent chez eux mi-incrédules mi-dépités.

 

Quelques jours plus tard, à son interloquage renouvelé mais en quantité moindre, mon tonton reçut la confirmation par l’ex-propriétaire enfin revenu du diable vaurouge (ou du diable vos verres, au choix), qu’effectivement il avait reçu pour son domaine et sa production vinicole une offre mirobolante provenant d’un groupe hôtelier chinois employant 150.000 personnes de par le monde, qu’il n’avait pu ni voulu résister à l’appel de ces généreuses sirèmes couleur canari, et qu’il s’était volontairement coupé du monde durant plusieurs semaines consécutives, le double temps d’étudier la proposition tombée du ciel et d’organiser triploconcomitamment la conclusion de la vente de ses biens, l’acquisition d’un autre logement et le placement de sa toute nouvelle fortune.

 

Ah bé crénom ! On se croirait dans une mauvaise fiction, mais on est en plein dans le réel, mon bon monsieur : les Chinois en train d’acheter la France sous nos yeux ébahis, c'est carrément le vent de l'histoire qui est en train de tourner …

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