12/12/2011

Où l’auteur tient la chronique d’une journée ordinaire outre-manche, faite d’une succession ininterrompue de hauts et de bas respectivement signalés par + + + et - - -

 

 

Dimanche 12 décembre 2011

 

+ + +   08h35   Le café au lait, plus particulièrement celui de chez Starbucks à l’aéroport de Glasgow, s’il a tendance à me tordre les boyaux, fait toujours du bien quand il me passe par le palais. J’ai craqué, une fois de plus.

 

- - -   11h45   Arrivée à l’aéroport de Luton Town dans la banlieue de Londres. Au lieu d’une camionnette comme prévu dans le contrat, ce sont deux voitures qui nous attendent. Le matériel du groupe entre tout juste, ses membres s’entassent comme ils peuvent (comprenez : comme des sardines - ça conserve) et s’abstiennent de respirer pendant les 50 minutes du trajet, de peur de faire exploser les vitres.

 

+ + +   12h45   Libération des pliés : Front 242 est arrivé à la salle Koko au coeur de Camden.

 

- - -   12h46   Les portes sont fermées, les cocos du personnel n’arrivent qu’à 13h.

 

+ + +   13h10   Nous découvrons la salle, magnifique, colorée, un théâtre à l’ancienne sur 6 ou 7 niveaux, avec des satyres rouges en guise de colonnes, une sorte de caverne d'Ali Baba avec des tas de recoins, de balcons peints en or, de loges, de passerelles, de passages cachés, de quoi se perdre cent fois, avec une sono flambant neuve irréprochable d’une qualité tout à fait inhabituelle pour la ville et le pays. Il paraît qu’on a déjà joué ici. Je ne m’en souviens pas.

 

- - -   vers 14h15   La qualité douteuse de la plomberie anglaise me saute à la figure, une fois de plus : robinets mal fixés qui fuient (mais je les rattrape aussi sec… si je puis dire), eau tantôt glaciale tantôt brûlante mais toujours impossible à caler sur tiède, canalisations de travers, carrelages mal posés, bac de douche pas d’équerre, et j’en passe car il est trop facile de crier haro sur le bidet. Le constat est implacable : à Londres, la Pologne est sous-représentée.

 

+ + + vers 15h   Arrivée dans les loges de mets divers, dont un bloc de cheddar. Dans ce désert de péripéties, un rien suffit à me mettre en joie.

 

- - -   vers 16h00   Fin de l’interminable sound-check. L’hôtel est trop loin et le trafic de pré-Noël trop dense que pour envisager d’aller y faire une sieste de pré-concert, nous décidons de rester sur place.

 

+ + +   16h32   Dans notre loge, deux grands fauteuils Chesterfield 3 places accolés font un confortable lit de 2,00 x 1,80 m, soit quasiment 3 places. L’opulence du confort m’inspire l'improbable contrepèterie du jour, tombée je ne sais jamais d'où ni pourquoi : « Bronski Beat / bite qui bronze ».

 

- - -   16h45   Mon voisin de lit improvisé s’endort avant moi et ronfle comme un scieur de long. Je compte des centaines de moutons pour rien.

 

+ + +   17h30   Le ronfleur doit se réveiller : un membre de sa famille l’attend à l’entrée de la salle. Je m’endors dans les trente secondes qui suivent son abandon de la couche commune.

 

- - -   vers 19h   L’un des techniciens locaux me fait part de son irritation devant les remarques désobligeantes des membres de l’un des groupes qui jouent avant nous, qui n’ont pas attendus d’avoir du succès pour déjà se montrer désagréables et prétentieux. « Ils me traitent comme de la ***, ces **** de ***, alors qu’ils ne savent même pas utiliser leur propre matériel ». Je compatis, la vie est dure et les gens sont méchants, un petit Jack Daniel’s ?

 

+ + +   21h25   Mon nouveau costume de scène est léger, soyeux, agréable à porter. Et il me sied à merveille, ajoute ma secrétaire attitrée. J’approuve.

 

- - -   21h40   Ca fait 10 minutes que j’attends mes camarades à côté de la table des retours, ça fait 10 minutes qu’ils m’attendent de l’autre côté de la scène. Sans qu’on s’y soit aperçu. Brève engueulade, tempérée par le fait qu'on est largement dans les temps.

 

+ + +   21h45   Après trois groupes de (donc) première (à troisième) partie(s), début du concert devant plus de 1.000 gens (qui font du bruit pour notoirement plus) dans une salle bourrée à tous les niveaux jusqu’au pigeonnier et d’où tout le monde voit bien. Combien d’artistes non anglophones peuvent se permettre une telle affluence à Londres après 30 ans de carrière et sans actualité discographique, hein, je vous le demande ? Bien entendu et comme toujours, il n’y en aura pas une ligne dans la presse belge.

 

- - -   21h50   Deuxième morceau du set, le début de mon concert puisque je skippe toujours le premier. Je descends sur scène (oui, dans certains salles on monte sur scène, dans celle-ci on y descend) avec la sveltitude élégante d’une bondissante gazelle soudanaise (2 kilos de moins en une semaine, m’a dit ma balance) pour me rendre compte avec effroi que je n’entends tellement strictement rien* de ma voix (* notez les 3 adverbes qui se suivent) que j’en viens à douter un instant de la réalité du switchage de mon micro sur on (m'apprêter à concéder une si gravissime faute professionnelle, c’est dire l’étendue de mon désarroi) alors qu'il n’en est rien : je vois bien, en louchant de derrière mes noires lunettes, que le petit témoin lumineux vert pomme qui fait luciole sous mon nez est allumé et que les batteries sont à 100%. Je fais donc à la fois le gros dos et semblant de rien, et je m’applique. Dès la fin du morceau, je quitte toutefois rageusement la scène pour aller calmement (oui, je m'énerve toujours calmement) menacer de mort notre ingénieur des retours qui, craignant légitimement pour ses jours, rétablit illico la balance idoine, sauvant ainsi de justesse son existence un instant en vrai péril d'annihilation.

 

+ + +   22h15   Le public bouge de plus en plus frénétiquement. Je repère au 2e balcon un gars quasi prêt à se jeter dans la fosse.

 

- - -   22h25   Il n’a pas sauté, finalement. Ou alors je ne l’ai pas vu. Mais il me semble qu’il est désormais dans le moshpit. Konzentriert bleiben !

 

+ + +   22h45   Contrairement à Glasgow hier soir et sauf erreur de ma part, je ne me suis pas encore trompé dans les paroles, alors que la fin du concert se rapproche. Aïe j'ai pensé trop vite ; sans raison, je cafouille 4 phrases d'affilée dans le morceau qui suit.

 

- - -   22h55   Pas possible, on doit écourter le rappel alors que l’enthousiasme ambiant nous en aurait autorisé quinze d’affilée : il y a un couvre-feu à 23h dont on ne nous avait pas prévenus !

 

+ + +   23h02   Retour dans les loges avec unanimité des présents : au vu de la réaction des spectateurs, on peut revenir jouer à Londres chaque année de la décade qui vient.

 

- - -    23h07   Prendre une douche ici c’est jouer avec sa vie, et la vie est faite de renoncements.

 

+ + +   23h40   Un Anversois devenu londonien depuis 10 ans déboule dans les loges et nous assure avec enthousiasme qu’il est exceptionnel de voir le public londonien bouger autant. On lui verse un verre de champagne. Une telle faveur à un type jamais vu, ça c’est du jamais vu. D’un autre côté, et avec le recul, s’il était si convaincant… c’est peut-être qu’il avait très soif.

 

Lundi 13 décembre

 

- - -   00h15   Il pleuvine et on s’inflige un nouveau pliage de voiture pour le trajet vers l’hôtel. Je suis saisi d’une crampe inédite… à la hanche. C’est original et trrrrès douloureux. Sans compter les sarcasmes de mes co-repliés voisins, des sans-cœur qui pouffent à mon malheur sans compassion pour ma détresse. 

 

+ + +   01h00   Arrivée à l’hôtel 5 étoiles dans une suite de 4 pièces. Après l'indispensable douche savonnante destinée à substituer à mon odeur de bouc en rut un parfum abricoté de chérubin savonnique, et tandis que je me cultive l’esprit par une saine lecture bouquineuse instructive, j’entends ma très matérialiste secrétaire, depuis la salle de bains, pester contre cet hôtel de m*** qui ne fournit même pas de sèche-cheveux. Je jette un œil discret à la section Hairdryer dans l’Hotel Services Directory pour y lire que ledit ustensile se trouve dans l’un des tiroirs du bureau (drôle d’emplacement, n’est-il pas ?). Je l’en sors discrètement, vais le placer subrepticement dans la salle de bains tandis que la furie persiste à enrager en tournant en rond dans la pièce-salon, puis lui dit benoîtement qu’il doit se trouver là où on l’attend et qu’elle aura mal regardé. Elle y retourne, l’y trouve à son grand étonnement, et embraie en blâmant l’étendue de ladite pièce d’eau qui, effectivement, doit bien faire 3 mètres de long sur 2 de large.

 

- - -   05h15   La rame de métro annoncée à 05h23 partira sans moi (oui, j’avoue, j’ai honte, je pars seul en avance sur tous les autres pour de basses raisons de conscience professionnelle) car la station devant laquelle je poireaute, pourtant censée ouvrir à 05h00 selon internet, n’ouvrira qu’à 05h30 selon son chef qui a décidé que. Du coup, je doute de pouvoir arriver à temps à la gare St-Pancrass (en français : saint Pancrace, le saint qui protège de la pollution globale) pour catcher in time mon étoile d’Euro.

 

+ + +   06h20   Le trajet essentiellement souterrain n’a finalement fait que 40 minutes au lieu des 60 que j’appréhendais, il n’y a que peu de file au security check, j’ai donc le temps d’aller me chercher un casserapide.

 

- - -   06h42   L’Eurostar contenant mon siège occasionnel part dans 8 minutes alors que ça fait 11 minutes que j’attends qu’on me réchauffe le panino sur lequel j’ai jeté mon petit-déjeunesque dévolu. Un analyste attentif - à condition qu’il ait appris que le contrôle de mon bagage n’aura nécessité que 5 petites minutes - en conclura que j’ai fait la file durant 6 minutes avant de passer commande, et il aura raison. En Angleterre, il n’y a pas que la plomberie qui est indigente, il y a aussi l’électroménager de cuisine qui est lent.

 

+ + +  09h11   Arrivée à Bruxelles-Midi. Il ne me reste qu’à rejoindre la bonne gare, retrouver ma voiture garée juste à côté, regagner à son volant mon logis pour y déposer mes affaires et me vêtir adéquatement pour aborder avec retard mais entrain une joviale journée de travail qui sera suivie par trois heures de cours de langue.

 

- - -    11h et des poussières   La très respectable institution qui m’emploie semble avoir  fonctionné correctement en mon absence durant une matinée presque entière. Personne ne m’attend ni ne semble avoir remarqué que je n’étais pas là. Je m’en sens légèrement dépité.

Les commentaires sont fermés.