08/02/2012

Où l'auteur se souvient d'un épique épisode du temps de sa vie il où il fut un jeune loup carnassier dans une grosse boîte capitaliste

 

C’était au début des années 80. Je travaillais depuis 3 ans à la Direction des Ressources Humaines de la filiale belge d’une grande multinationale. Mon travail consistait principalement à gérer les absences et congés, l’horaire variable et les rémunérations du personnel, et je m’acquittais de ma fonction avec le sérieux et l’enthousiasme coutumiers de mon chef même quand la tâche n’est guère folichonne. Celle-ci me permettait, outre le fait de gagner correctement ma vie, d’être en contact avec la quasi-totalité du personnel de la boîte (800 personnes), car un salarié qui ne se trompe jamais dans son pointage et ne trouve jamais d’erreur sur sa fiche de paie, ça n’existe pas, et je passais de nombreuses heures par semaine à jouer le redresseur de torts.

 

Un premier événement vint, quoique mollement, troubler la tranquille ronronnance de ma routine administrative : mon chef direct, un jeune loup aux dents longues adjoint du directeur RH, quitta abruptement la compagnie en raison d’une sombre histoire de budget refusé pour un projet auquel il tenait beaucoup mais dont personne sauf lui n’avait rien à cirer. Bref, je me retrouvai du jour au lendemain, alors que je n’avais rien demandé ni anticipé, catapulté cadre à la place dudit démissionnaire, répondant désormais directement audit directeur des RH qui, en dehors du fait qu’il venait de me promouvoir d’un échelon hiérarchique et de me refiler le titre et le confortable bureau de mon prédécesseur avec le mobilier qui allait bien, n’avait aucune tâche ni responsabilité nouvelles à me proposer (je n’allais pas tarder à en lui en trouver, mais ce n’est pas le propos), et donc pas la moindre promesse de largesse salariale à me faire miroiter (car c’est indéniable : plus on s’ennuie dans un boulot, plus on a tendance à estimer qu’on est mal payé ; ce fut assez rapidement mon cas).

 

Quelques semaines après cette promotion aussi inattendue que non-spectaculaire qui me contraignait désormais à ne plus quitter l’ensemble veston-cravate obligatoire qui assoyait ma crédibilité de jeune cadre auprès du personnel tout en m’enserrant le cou et en me raidissant la nuque, le très redouté Secrétaire Général de l’entreprise débarqua un soir de début septembre dans mon bureau avec mon patron. Il m’annonça qu’il venait me confier un travail urgent et de la plus haute importance exigé par Dieu lui-même, le Très Saint Suprême Président-Directeur Général : il s’agissait de créer un outil fiable pour calculer/prévoir de manière raisonnée les frais de personnel annuels. Venant d’aussi haut, l’affaire était sérieuse et, à première vue, parfaitement dans mes cordes.

 

Digression non sans rapport direct avec ce qui va suivre : le PDG de la boîte était un homme imposant, sans âge, incommensurablement révéré, craint de tous pour son intelligence supérieure, son acuité dans la rigueur et son incisivité visionnaire qui ne laissaient rien passer, ce qui se traduisait souvent – disait-on – en coups de gueule (et de sabre) dévastateurs. On disait de lui qu’il était tyrannique et qu’il menait les directeurs de département à la cravache. Je l’avais déjà entraperçu de loin à l’occasion de l’un ou l’autre de ses rares déplacements dans la compagnie, car il ne quittait qu’exceptionnellement sa tour d’ivoire où il était toujours périlleux de se faire convoquer car c’était généralement pour s’y faire souffler dans les bronches si pas se faire virer sur-le-champ.

 

Retour à la demande de Dieu qui me parvenait indirectement : il fallait tenir compte du montant total de tous les frais de personnel déjà générés de janvier à août (donc savoir d'abord où collecter l’information), puis repartir du salaire mensuel brut de chaque salarié présent en septembre et de tous les frais annexes de tous genres et de toutes fréquences, ajouter tous les frais liés aux prévisions d’embauches et de licenciements / départs naturels déjà connus et/ou plausibles jusqu’au 31 décembre (en l’absence de plan global, aller interroger tous les directeurs de départements pour connaître leurs intentions), inclure la gratification de fin d’année (idem) et autres joyeusetés que j’épargne au lecteur, bref un travail de fourmi que le commanditaire m’annonça vouloir ensuite vérifier au plus près afin de le bétonner : je devais être en mesure de justifier, pour chaque mois passé et à venir, chaque mouvement, chaque poste individuel, chaque regroupement par service / unité / département, et de fournir au final un montant prévisionnel global justifié et inattaquable. Je devais aussi pouvoir documenter ultérieurement le moindre écart, par nature et par période, qui aurait pu être observé en cas de distorsion entre le prévu et le réalisé. Et pas question de tenter d’enfumer mon interlocuteur, dont le bon sens et l’expérience en contrôle de gestion tenaient méchamment la route.

 

Je vous épargne les innombrables aspects techniques de la chose, qui impliquaient une parfaite connaissance du tableur-vedette de l’époque (qui s’appelait Symphony et qui ressemblait déjà très fort à Excel) ainsi que d’un méta-extracteur de database. Un vrai travail de bénédictin alchimiste au cours il fallait surtout veiller à ne rien oublier et encore moins à ne pas se tromper dans les calculs, d’autant plus que j’avais un fameux garde-chiourme à mes guêtres, qui ne laisserait rien passer.

 

Je me mis alors à bosser quasi-exclusivement sur cette tâche puisque le délai était court et les exigences énormes. Le 20 septembre, après avoir défendu durant des heures, au cours d’un ultime tête-à-tête infernal avec le SG, la méthode, les hypothèses et les chiffres, j’annonçai, au bout d’un rapport de 25 pages hors annexes, le montant total attendu des frais de personnel de ma compagnie chérie pour l’année qui allait se terminer 3,33 mois plus tard : 888.000.000 FB (en francs belges arrondis à 0,1 million, soit environ 22 millions d’EUR). Au bout d’un nombre interminable de questions, le commanditaire que je pressentais convaincu - même s’il n’en laissait rien paraître – conclut l’entretien par un laconique « Bien. » et emporta le dossier sans sourciller à l’intention de Dieu Tout-Puissant. Ce fut la dernière fois que je le vis, il allait quitter la boîte quelques semaines plus tard.

 

Sept mois plus tard, donc en avril, retentit dans mon cornet téléphonique la voix la plus froide, la plus glaçante et la plus minérale ayant jamais franchi mes pavillons auditifs, une voix que je reconnaîtrais aujourd’hui encore entre cent mille : celle de la secrétaire de Dieu Soi-Même, une vieille et acariâtre célibataire sèche et impitoyable que chacun redoutait et souhaitait entendre ou croiser le moins souvent possible tant elle exsudait la misanthropie congénitale et la revêcherie secrétariale poussée à un paroxysme insoutenable.

 

- « Mr De Meyer ? Montez chez Mr Z***, immédiatement. », suivi d’un raccrochage immédiat.

 

L’invitation était irrésistiblement charmante, mais ce n’était pas le moment d’avoir des états d’âme, Dieu m’appelait, c’est donc qu’il devait être au courant de mon existence. Toutefois, pourquoi voulait-il me voir aussi vite ? Au cours des 6 derniers mois, j’avais tellement multiplié dans l’indifférence générale les tableaux de bord, les études statistiques et les excellences administratives de tous types que je me demandai ce qui avait bien pu attirer son attention. Ou alors, avais-je gravement merdé dans un rapport crucial qui aurait atterri par hasard sur son bureau ? Je rajustai soigneusement chemise, cravate et veston et partit dare-dare là où j’étais attendu, sans vraiment savoir où c’était puisque je n’y étais jamais allé – et je mis donc un certain temps à y parvenir.

 

La secrétaire-chienne de garde me dit de sa voix polaire que je pouvais entrer, et me désigna la porte du Ciel.

 

J’entrai dans un espace sidéral considérable. Le bureau du Saint-Père était gigantesque. On aurait dit l’intérieur de la Basilique de Koekelberg ou de la Bourse de Bruxelles au cube et tout en marbre dans les tons ocre. A plusieurs heures de marche devant moi, le bureau de l’Omnipotent Monarque semblait avoir été taillé dans un arbre exotique gigantesque et précieux.

 

Ma vue était encore fort bonne à l’époque et je Le vis, plongé dans ses dossiers au bout de l’horizon, me faire de la main un geste vague que j’interprétai comme une invitation à m’approcher, ce que je fis. En fin de parcours, je faillis m’étaler de tout mon long sur un immense tapis d’une épaisseur inhabituelle… Un nouveau geste de la main, sans un regard, m’indiqua que j’étais prié de m’asseoir. Ensuite, ce fut le silence pendant deux bonnes minutes. Puis, Dieu déposa le dossier qu’il consultait et me regarda par-dessus ses lunettes d’écaille.

 

- Monsieur De Meyer ?

- Oui. Bonjour Monsieur Z***.

- Cela fait des années que j’attends en vain de la part de mes adjoints directs des prévisions fiables en ce qui concerne les coûts salariaux de cette entreprise. Aucun d’eux ne m’ayant jamais rien fourni de satisfaisant, j’ai eu l’idée de confier ce travail à la personne qui connaît le mieux notre système de rémunérations, en l’occurrence vous. Alors, regardons cela…

 

Il prit la feuille qui reposait face à lui sur son sous-main de cuir pur buffle :

 

- Je lis ici qu’en septembre de l’année passée, vous aviez calculé un montant prévisionnel annuel total de …. huit cent quatre-vingt-huit virgule zéro million de francs de dépenses salariales. J’ai reçu hier le montant final consolidé de la comptabilité qui se monte à très exactement… huit cent quatre-vingt-huit virgule un million.

 

Il s’en suivit un blanc interminable durant lequel je fixai bêtement mon regard sur la feuille qu’il venait de reposer, en me demandant comment ces enfoirés de la compta étaient parvenus à un montant aussi proche du mien alors que mes propres calculs ultérieurs m'avaient fait voir que les écarts que j'avais continué à suivre entre les prévisions et le réel se montaient à au moins trois millions de frais supplémentaires.

 

- Depuis combien de temps travaillez-vous chez nous, Mr De Meyer ?

- Depuis bientôt 3 ans, Mr Z***.

- Quel est votre salaire mensuel ?

 

Je lui donnai le chiffre de mes émoluments nets (quinze fois moindres que les siens sans compter ses innombrables avantages de toutes natures et autres montant défiscalisés) ; il décrocha son téléphone et dit (texto) : « S*** [c’ était le nom de mon patron] ? Dans mon bureau, immédiatement. » C’était dit sur un ton neutre, calme, plat, mais qui ne souffrait aucune contradiction. C’était aussi, sans le très poli « Monsieur » qui précédait, exactement la même phrase que la secrétaire avait employé quelques minutes plus tôt à mon endroit.

 

Mon patron direct apparut, dans un laps de temps plus court que celui dont j’avais eu besoin moi-même, car il connaissait l’itinéraire. Il n’était déjà pas très grand en vrai, mon patron, mais là, il m’apparut carrément minuscule, presque cassé en deux, quasiment servile. On eût dit qu’à chaque pas, il faisait une courbette au Seigneur et maître des lieux. J’ai même cru qu’il allait ramper sous l’épais tapis pour parvenir au siège voisin du mien. Quand il s’y assit, j’aperçus qu’il était haletant, blême et tout tremblant.

 

- Monsieur S***, votre adjoint ici présent m’a fourni des prévisions de frais de personnel particulièrement remarquables, par conséquent, vous allez me doubler son salaire avec effet rétroactif au 1er janvier.

 

Tandis que, rompu aux calculs à chiffres pharamineux, mon cerveau calculait froidement et à toute allure le montant colossal inattendu que je venais d’engranger en deux secondes par le fait d’une seule phrase directoriale, mon patron devint carrément rouge pivoine et bafouilla : « Euh, Monsieur Z***, pardonnez-moi l’objection ; certes mon adjoint est un excellent élément, mais ne trouvez-vous pas … euh… qu’une telle augmentation est un peu … euh… excessive ? », ce que je trouvai franchement déplacé (mais mon cerveau continuait en même temps à calculer), car le cuistre au crachoir, tout peu doué qu’il était à son poste, en gagnait lui-même encore trois fois plus.

 

La réponse du dirlo, que j’aurais dû enregistrer, fut aussi magistrale que cinglante : il y fut question du fait qu’on ne rémunère jamais assez le personnel fiable, et du manque de discernement qu’avait eu à mon égard mon responsable direct, donc lui, le responsable des RH, pourtant censé montrer l’exemple en ce domaine, en me confinant à un salaire indigne de mes talents enfin révélés qui promettaient à cette entreprise d’innombrables lendemains qui chantaient et blablabla.

 

Quand Dieu nous congédia, je me rendis compte que la situation n’était pas globalement aussi rose que son aspect strictement pécuniaire car, complètement désavoué (et quasiment humilié sur son propre terrain) par le DG en ma présence, je pressentais que mon patron, se rendant compte qu’il n’était désormais plus le seul interlocuteur reconnu auprès de Dieu en matière de gestion du personnel, n’allait plus jamais me considérer avec la même bienveillante bonhommie que précédemment. Et la suite allait me prouver que mon intuition était juste, mais ceci est une autre histoire. 

 

 

 

 

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