10/08/2012

Où l'auteur célèbre avec emballement et par le menu un sportif méritant qui révèle la considérable étendue de son talent


Après 16 minutes de jeu dans sa rencontre de quart de finale olympique Hommes contre l'Espagne ce mercredi 8 août, la France handballante qui n'était guère emballante n'en menait pas large tout en étant largement menée (allez comprendre): les encore actuels champions olympiques et du Monde avaient en tout et pour tout inscrit un pauvre malheureux petit but. De mémoire d'auteur qui en a tant vu qu'il n'a quasi rien loupé, et bien que le moteur offensif hexagonal se soit quelquefois déjà grippé au cours de sa chevauchées historique durant de longs moments crispants (plus souvent qu'à son tour face aux mêmes Espagnols, d'ailleurs), je ne me rappelle pas d'un seul match où l'EdF ait accusé un passage à vide aussi long.

 

Que se passait-il ? S'étaient-ils tous abimé les doigts en tapotant trop longuement la veille sur leurs portables pour donner de leurs nouvelles à leurs proches restés sur le continent ? S'étaient-ils occasionné une entorse collective au sortir du car à cause d'une marche défectueuse ? Un soudain et félon dérèglement nocturne du conditionnement d'air de leur immeuble-dortoir les affligeait-ils d'une irritation oculaire sévère ? Pire, avaient-ils goûté aux fish'n chips insulaires ou au porridge breakfastien ? Rien de tout ça évidemment, c'est juste que le gardien espagnol, Arpad Sterbik, l'un des 3 meilleurs gardiens (avec le serbe Stanic et le français Omeyer) quand il n'est pas HS, au regard au moins aussi noir que sa tenue du jour, avait décidé avec conviction en son fors intérieur et dans sa langue non natale (d'origine serbe, il a été récemment naturalisé) que c'était son jour et qu'il ferait barrage de son corps surpuissant aux velléités offensives d'en face. Et, sacrebleu, aidé qu'il était par une défense monstrueuse en pare-chocs devant lui, ça marchait plutôt pas mal. Après 16 minutes de jeu donc, le score était de 6-1 en faveur de l'Espagne. Si sa défense fonctionnait correctement, les traditionnellement ultraperforateurs attaquants de France avaient été muselés, et je n'aurai pas la cruauté de citer ici les chiffres accablants attestant de leur errance offensive pour cause de sterbikite aigüe.

 

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Sterbik, le gardien provisoirement infranchissable. 6-1 pour l'Espagne.

 

L'affaire aurait pu tourner à la correction du genre dégelée de chez passage à tabac, mais les Français conservèrent un calme de circonstance (olympien, donc) et entreprirent de répliquer dans l'adversité avec le sérieux et l'abnégation dont ils ne se départissent que rarement lorsque l'adversaire les mène dans un bateau qui de surcroit coule ; on vit donc les valeureux Hexagonaux s'abstenir de perdre la boussole, s'accrocher aux bouées, s'appliquer à colmater les brèches, tenter de regonfler le canot pour garder le cap et de redresser la barre avec les moyens du bord (oui, j'ai récemment visionné beaucoup d'épreuves de voile) qui restaient cependant limités puisque ce diable de Sterbik continuait à leur faire des misères, certes moins nombreuses que lors du premier quart-d'heure mais tout de même. Grignotant petitement leur retard, les Bleus étaient toujours menés 9-12 à la pause et, sur base de ce qu'on avait vu, la rencontre pouvait encore tourner à leur totale confusion en seconde période. 

 

Sauf que pas du tout.

 

En effet, après 31' 40'' de jeu, le surfûté entraîneur Claude Onesta donna enfin à l'affûté William Accambray l'occasion de sortir du bois (ou de la futaie, si vous préférez) puisqu'il n'avait pas encore mis les pieds sur le terrain depuis le début du tournoi. Il faut dire que ce doux bambin joufflu (194 cm pour 94 kilos, arrière-gauche droitier à la carrure de type buffet croisé avec un frigidaire, rapidité de bras supersonique et coup de poignet d'une précision centimétrique), fils et frère de grands sportifs (son père Jacques, je m'en souviens, fut longtemps le meilleur lanceur de marteau national, mais le reste de la famille n'est pas en ... reste non plus),  rongeait jusqu'alors son frein -déjà pas mal entamé- non loin du banc en tant que 15e homme et réserviste, n'ayant droit, en guise de gîte olympique et à ce subalterne titre, qu'à un lit pliant dans un couloir (véridique), en attendant de passer éventuellement dans le groupe des 14 titulaires à la faveur (ou défaveur, selon le point de vue) d'une éventuelle blessure de l'un des 2 x 7 susdits, ce qui advint la veille du jour de la rencontre dont au sujet de laquelle que je vous relate les péripéties, lorsque le staff médical déclara que l'ailier droit Guillaume Joli, qui n'avait pas démérité, n'était définitivement plus apte au service en raison d'une inflammation ici voir figure A qui ne résorbait pas. En attendant son heure, qui aurait pu tout aussi bien ne jamais advenir mais que d'aucuns avaient quand même vu venir, ledit William resta donc à l'écart forcé lors des 4 matches du tour préliminaire, se montrant patient et affable lors des interviews et hyper-professionnel dans son entraînement puisqu'il évacua son trop-plein d'énergie en soulevant encore plus de fonte* qu'à l'habitude dans la salle d'entraînement locale. A cet égard, et ce n'est pas faire injure aux méritoires efforts accomplis dans le même sens par les haltérophiles, on ne soulignera jamais assez l'exemplarité avec laquelle les handballeurs modernes contribuent à l'essor de la production métallurgique contemporaine.

 

Bref, quand il entama son match, William était gonflé à bloc et il allait casser la baraque mais personne ne le savait encore (sauf peut-être Onesta dont la modestie de bon aloi a du mal à masquer des coups de génie tellement fréquents que certains jaloux ont carrément tendance à le trouver diabolique). Jusqu'alors, Will (c'est son surnom) avait plutôt limité ses exploits, et ce n'est déjà pas rien, à son équipe de Montpellier ultra-dominatrice du championnat de France dont il est une valeur aussi sûre qu'efficace, ainsi qu'aux équipes nationales de jeunes où il avait empilé les buts par dizaines avec la régularité d'un marteau-piqueur métronomique ; il faisait également partie des sélectionnés réguliers du groupe France senior où, sans vouloir rabaisser ses mérites, il était un joueur parmi les petits nouveaux qui s'intègrent au compte-goutte, qui faisait certes correctement son boulot voire même parfois nettement plus quand il n'y avait pas trop d'enjeu, mais restait en dehors du coup dans les moments décisifs où ce sont les cadres expérimentés qui se réapproprient la responsabilité du faisage de différence. On se souvient par exemple de la finale du dernier championnat du monde contre le Danemark où Will, après un bon départ et plusieurs buts, s'était fait beaucoup plus discret en fin de rencontre, et où c'est le toujours fringant vétéran Jérôme Fernandez qui avait dû empoigner le cocotier par les cornes pour secouer la fourmilière et assurer définitivement la victoire à son équipe. Mais bon, je chicane, les jeunots qui éclosent trop vite ont trop souvent tendance à se brûler les ailes pas loin derrière ; qui pouvait le blâmer, à ses 22 ans d'alors, de n'avoir point encore atteint le statut de superstar métacosmique que ses considérables moyens athlétiques lui promettaient ? Pas moi.

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Illustration anticipative de ce qui suit : Accambray seul contre trois défenseurs, même pas peur, c'est passé.

 

Toujours est-il que l'ascension au faîte du firmament des géants du sport n'avait été différée que de quelques mois et que le jour de gloire était arrivé car Mr Accambray, introduit tardivement au coeur de cette rencontre qu'il n'oubliera pas de sitôt, réalisa en moins de 28 minutes et 20 secondes (car il revint fréquement sur le banc entre deux tirs victorieux) une prestation tout à fait extraordinaire en inscrivant 7 buts à un Sterbik médusé et impuissant, en distillant plusieurs passes décisives à ses camarades, en subjuguant son équipe et en la poussant vers l'excellence, contribuant notamment à 12 minutes mémorablement euphoriques (de la 39e à la 51e) au cours desquelles la rencontre bascula (presque) définitivement du côté français, le score passant de 14-17 à 20-17, soit un 6-0 bien tassé (dont 4 buts de Will) qui tombait à point pour venger le calamiteux début de match, période au cours de laquelle la défense bleue fit montre d'une maestria qui confina à la perfection. Les Espagnols revanchards et accrocheurs piqués au vif revinrent certes à 22-22 et eurent même l'occasion de prendre l'avantage, mais le gardien Thierry Omeyer sortit alors, comme à son habitude (au plus il faut absolument qu'il soit intraitable, au plus il l'est), les arrêts nécessaires pour préserver l'essentiel, et la France, héritant de la possession de la balle à 30 secondes de la fin, mena posément son attaque pour amener Nikola Karabatic en position de tir à 4 secondes de la fin ; son envoi fut une fois de plus repoussé par Sterbik mais le ballon revint miraculeusement dans les mains d'Accambray, toujours lui, esseulé derrière la défense qu'il venait de contourner habilement parce qu'il avait bien anticipé la phase ; il ne laissa pas filer l'aubaine et, d'un tir au sol sec et précis, crucifia une dernière fois l'ibéro-croate pour donner la victoire à ses couleurs (23-22) puisque les 2 secondes de temps réglementaire non encore écoulé ne permettaient plus à l'Espgne de tenter quoi que ce soit. Comme un seul hommes, les Espagnols tombèrent au sol et les Français sur le dos de William-le-Sauveur qui, avec ses 7 précieux buts, venait de scorer à lui tout seul presque autant que le reste de la base arrière (8 buts au total pour Karabatic, Fernandez, Barachet et Narcisse réunis).


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23-22, 7e but d'Accambray. La France a gagné. Karabatic et Guigou exultent. Dans une seconde tous les Espagnols sont par terre.

 

A l'interview, quand on lui demanda ses impressions sur sa prestation quinze étoiles qui le propulsait à jamais au niveau éverestien des plus inoubliables auteurs suprahumains d'exploits sublimissimes dans la flamboyante légende des sports collectifs, il eut cette explication aussi bouleversante qu'inédite :

 

- J'étais chaud-patate.

 

Je n'aurai qu'un seul mot : admirable.



* Faut-il s'étonner que les armoires à glace soient assidues à la fonte ?

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