03/01/2014

Où l’auteur cause chats, saut en hauteur et portes, domaines dans lesquels, à force de rigueur dans l’observation, il a récemment acquis (? à lui !) une expertise scientifique considérable

Trois chats de la maison sur quinze, soit exactement 20%, sont capables d’ouvrir les portes. Ils utilisent pour cela des techniques totalement différentes sauf que pour être exact il s’agit d'elles et non de ils : ces trois chats sont de sexe féminin, celui des deux sexes qui s’avère de loin le plus retors, tout un chacun en conviendra, avez-vous suivi ?

 

La chatte noire Linne est longue comme un jour sans pâtée et sa technique rudimentaire néanmoins efficace : les pattes arrière au sol, elle s’étend au maximum en hauteur pour atteindre facilement avec l’une de ses pattes avant le haut d’une poignée de porte normalement constituée, qu’elle fait alors basculer sans trop de souci. Cependant, la chatte avance conjointement en âge et en assagissement, et son enthousiasme à ouvrir les portes closes (car quoi de plus con que s’échiner à ouvrir une porte ouverte ?, réagira le lecteur alerte) s’est considérablement émoussé avec le temps. Aujourd’hui, elle ne pratique plus la chose qu’avec parcimonie (ou parlàmonie quand c’est plus loin), conservant son indéniable savoir-faire pour le jour où il s’imposerait sur le champ de façon impérieuse dans un cas d’extrême urgence genre incendie, inondation, panne de chauffage, gamelle vide ou fin du monde. J'apprends après coup que la belle disposait dans sa jeunesse d'une technique hautement plus sophistiquée qui lui permettait d'ouvrir n'importe quelle fenêtre en se jetant sur la poignée avec ses pattes avant tout en repoussant la partie fixe de la fenêtre avec ses pattes arrière ; tout ceci après des heures de méditation intensive devant chacune des fenêtres de la maison afin d'en bien saisir le mécanisme dans tous les sens des termes, l'intelligence des animaux à poils m'étonnera toujours (et la connerie des animaux à plumes itou, en ce qu'elle a d'inégalable).

 

La grise chatte Milla, doyenne de la horde, a conservé malgré les années une bonne détente mais également développé un embonpoint (ce mot serait-il le seul de la langue française dans lequel on trouve la suite ‘np’ hormis le désuet nonpareil qu'utilisait Charles Baudelaire ?)  prononcé ; à l’apogée de sa capacité hauto-sauteuse (rien à voir avec une pratique sexuelle solitaire), sa tête dépasse à peine le niveau de la poignée et sa technique particulière consiste à croiser, au plus haut de son saut, les deux pattes avant autour de celle-ci pour espérer s’y cramponner un court instant, en tout cas assez durablement que pour l’incliner vers le bas, ce qui n’est guère chose aisée ; en effet, bon nombre de ses tentatives échouent car, non seulement la gravité s’avère incontournable, mais encore, et c'est souvent, la concentration mise en oeuvre et l’effort fourni ne s’avèrent pas à la... hauteur de la situation, comment le dire mieux ? Cependant, le poids du monstre devient miraculeusement un avantage quand il s’est transféré à l'horizontalité et dans la position adhoques, ce qui arrive par hasard et obeso modo (c'est grosso modo, en plus volumineux) une fois sur quatre parce que je suis gentil, une fois sur six me dit ma secrétaire mais c'est moi qui trafique les chiffres, donc verdict : un taux de réussite de 25%, ce qui, à l'âge obusiérique de la prestataire, n’est pas si mal, elle a de beaux restes.

 

On grimpe de douze divisions dans l’excellence pour carrément rejoindre la classe mondiale avec Sheila, nouvelle venue dans la maison, encore jeune, souple, effilée, à la toison ondoyante douce comme de la soie et d’une beauté minette à couper le souffle au plus endurci des hommes de fer (visualisez le genre Miss Cat Univers, voire même Fauve Hautot réincarnée en féline), qui cumule toutes ces qualités avantageuses - par ailleurs largement contrebalancées par un colossal manque de sociabilité, un grognement aussi rébarbatif que dissuasif, et un suintement purulent continu dans les yeux - à une détente impressionnante que lui envie Bohdan Bondarenko puisqu’au sommet de son envol, le point le plus bas de son corps dépasse de beaucoup la hauteur de la poignée ; elle retombe alors de tout son poids plume en position quasiment assise sur ladite poignée qui s’incline devant tant de grâce et sous son cul gracieux, d'où un taux de réussite qui avoisine les 100%. De plus, comme elle n’a besoin ni d’échauffement ni de concentration pour performer, il faut s’habituer à voir une porte à peine refermée à son nez marri se rouvrir dans les trois secondes. Au début, ça surprend, mais après on s’y fait.

 

La solution pour éteindre ces vocations d’autonomie félino-circulatoire (appelons un chat un chat) sans trop se compliquer la vie (parce qu’enfin, on ne va quand même pas se faire choir à l'infini en fermant systématiquement toutes les portes à clé) consisterait à remonter toutes les poignées de porte en position verticale (même pas sûr que l'astuce tienne longtemps : dans ses primes années, Linne ouvrait facilement les portes ainsi remontées, et elle est parfaitement capable de transmettre son savoir aux générations futures, la chafouine), ou à remplacer toutes les poignées de portes par des boutons (65 portes = 130 boutons, bonjour le budget). On n’en est pas encore là.

 

Et c’est ainsi que, surtout du côté de la Chine, Nuwa est grand.

Où l'auteur fait, trois jours trop tard, le bilan scénique de l'année écoulée

 

En 2013, tant mes obligations professionnelles que ma très sociale secrétaire m’ont emmené aux quatre coins de l’Europe dans le but d’y concerter ou d’y voir concerter divers artistes, certains déjà connus de moi et d’autres pas du tout. A mon grand étonnement de spectateur plutôt blasé à qui on ne la fait pas et qui n’est pas facile à enthousiasmer (de la même manière qu’il est très difficile de régaler Monsieur Joël Robuchon avec une boîte de corned beef), je fis toutefois quelques (re)découvertes de bon aloi à l’occasion de la centaine de concerts auxquels j’assistai cette année, un chiffre très largement supérieur à la moyenne annuelle de la décennie précédente, c’est dire si j’ai passé du temps hors de mes pénates.

 

D’abord, j’eus confirmation de la bonne santé scénique de quelques locomotives historiques de la scène industrielle alternative, à savoir Kraftwerk (à Barcelone), Wire (40 ans de carrière !), les Young Gods (à Anvers), VNV Nation (un peu partout), Covenant (Frankfurt), Suicide Commando et Front Line Assembly, The Invincible Spirit (à Dortmund, Gent, et autour d’un barbecue à mon logis), Neurotic Fish (Gelsenkirchen) et d’Absolute Body Control (où l’inusable Dirk Ivens -désormais mon copain tellement qu’on on se croise partout- n’en finit pas de ne pas vieillir) ; mais ceux-là connaissent depuis tellement longtemps les lauriers de la gloire et les hipipourras du public en délire que je me vois mal rajouter une couche au dithyrambisme de leurs thuriféraires.

 

Je vais plutôt plâner dans le désordre sur quatre artistes provisoirement moins populaires mais qui mériteraient largement que ça change, ce que je leur souhaite dans un avenir aussi prochain que possible, et même que j’essaie parfois de leur donner un coup de pouce quand c’est dans mes cordes :

 

Agent Side Grinder (vu à Wroclaw, Pologne) : 5 sobres Suédois construisent avec intelligence et sensibilité des combinaisons rythmique et mélodiques imparables ; le magnétisme extra-terrestre, la danse déjantée et le chant habité du longiligne chanteur Kristoffer Grip, très jarviscockerien, transcendent le tout en live ; des influences sont à chercher du côté de Kraftwerk / Wire / Suicide (tout ce que j’aime) et le résultat final sonne à la fois moderne, original et sincère : j’étais gagné à leur cause au bout d’une minute de concert et le suis resté jusqu’à la fin, de même que tout le public, hélas pas trop nombreux mais captivé, qui a assisté à leur prestation. Depuis, j’écoute en boucle leur double album « Hardware/SFTWR ».

 

Torul (sans doute à prononcer « To-roul », vu à Langen, Allemagne) est un trio slovène électro-guitareux aux mélodies vénéneuses et à l’énergie parfaitement maîtrisée, avec un son excellement mis en place, un chanteur avec la tête du masque Vendetta, une justesse et une puissance vocale redoutables, au total une belle gifle dans la gueule avec une classe naturelle et une élégance plutôt inhabituelles dans le chef des musicos originaires des pays de l’après-Tito qui donnent en maréchal plutôt dans le rustique rugueux tendance gros rouge qui tache, mais ici non. J’ignore provisoirement leur production studio mais je vais combler ça vite fait puisque je viens d’acquérir leurs plaques. Ce groupe a fait la première partie de la tournée européenne Mesh en 2013 et ne s’arrêtera pas là, pourvu que torul pour eux…

 

Rummelsnuff (Roger Baptist dans le civil, vu à Sandersleben, Allemagne) : figure teutonne du héros universel d’un abord dur à cuire et au grand coeur, marin marrant comico-tragique et hyper-body-buildé qui reprend à la sauce EBM Gilbert Bécaud (oui oui), Boney M et Devo, gros bébé joufflu qui pourrait vous broyer la main sans s’en rendre compte, Rummelsnuff m’a touché par son culot, sa plastique impressionnante, son charme improbable, son humour teuton-saucisse-pompes, son abbattage, sa générosité et sa voix caverneuse. Mon héros de l’année !

 

Rummelsnuff.jpg

Rummelsnuff s'interroge : saucisses nature ou curry ?

 

Haujobb (vu à Oberhausen et Frankfurt, Allemagne, ainsi qu’à Barcelone et Madrid avec son projet solo Architect.) : outre le fait qu’il est à la fois bourré d’un talent qui me touche et un être humain adorable sous des dehors qui pourraient sembler bourrus, Daniel Myer a le don de s’entourer de musiciens convaincants, de chercher sans cesse à se renouveler et de réussir à donner une âme particulières à ses prestations qui sont toujours passionnantes. Ce garçon joue dans mes cartes et je suis fan.

 

Je ne ferai pas l’injure au lecteur de lui livrer ici les références internet des groupes précités qu’il trouvera aisément en un quart de clic. Et si 2014 pouvait être du même tonneau scénique que 2013, que le 1er janvier arrive avant-hier, tiens !