07/02/2014

Où l'auteur s'étonne à la fois d'une synchronicité troublante et du vide en lui provoqué par le départ d'un petit animal discret

La petite brebis Ella était probablement l'animal le plus discret de la ferme. Née d'une variété africaine très répandue en Allemagne, de couleur brun-gris et noir et d'une taille culminant à moins de 50 cm, elle fut recueillie il y a fort longtemps dans un élevage dont la propriétaire avait décidé de fermer boutique, et vécut la suite de son existence paisible et sans histoire dans le confort douillet de l'ombre de l'immense et gourmand bouc Flaffy avec lequel il fallait ruser sans discontinuer pour l'empêcher (à lui) de lui chouraver (à elle) l'essentiel de sa ration alimentaire journalière, petit canaillou qu'il était (et est encore) dans l'art de se bâfrer plus que de raisonnable.

Timide et réservée depuis toujours, nullement rancunière envers son colocataire chapardeur avec lequel elle s'entendait fort bien, Ella ne s'était jamais vraiment extravertie malgré les années de fréquentation des joviaux habitants de la ferme ; jamais malade et rarement contraire, elle se tenait cependant toujours à distance et en retrait, peu encline à se faire câliner ; on pouvait parfois tout au plus, et pas systématiquement, l'intéresser à un contact rapproché en lui offrant des carottes fines coupées en petits tronçons, et elle se laissait alors enfin caresser la tête gentiment sans se défiler.

 

Bref, elle était mignonne et craquante sans rien faire pour, même dans les rares moments où elle se trouvait moins bien lunée : un jour que je lui présentais les carottes un peu trop lentement à son goût, elle eut, une seule fois, l'audace d'essayer de me charger : renfonçant la tête dans ses frêles épaules, elle prit douze centimètres de recul dans un sens et d'élan dans l'autre pour venir me mettre dans le mollet un coup de boule qui me fit reculer d'au moins un millimètre, ce qui me fit rire aux éclats et lui valut une double ration de sa denrée favorite.

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Ella galopant derrière Flaffy au temps des folles escalades des collines du Pfalz

Dans le courant de l'été dernier, en raison de son grand âge, sa santé se mit à décliner et on en vint à raisonnablement douter qu'elle puisse passer l'hiver. Et effectivement, dès la mi-décembre et les premiers froids subzéroïens, elle commença à éprouver des difficultés croissantes à se mettre debout, perdit une bonne moitié de sa fourrure, se mit à manger de moins en moins avant de ne plus pouvoir, par un frileux matin de la fin janvier où j'étais le seul humain présent à la ferme, ni se lever ni s'alimenter. Je la couvris d'une épaisse couverture, lui mis un coussin sous la tête, plaçai du foin et de l'eau à quelques centimètres, vins régulièrement la nourrir et la faire boire, mais sa fin s'annonçait aussi proche qu'inéluctable.

 

Quand elle fut prise d'un tremblement convulsif, quelques heures plus tard, j'appelai la vétérinaire, sans me faire d'illusions sur son diagnostic ; elle arriva tard dans la nuit, ausculta brièvement l'agonisante et constata qu'on ne pouvait plus rien pour elle, sinon abréger ses souffrances. Or, dans l'enclos fermé juste à côté se trouvaient deux sangliers, séparés d'elle par un mur haut et épais qui les empêchaient de voir que que ce soit ; durant toute la soirée et la nuit déjà bien avancée, malgré mes incessantes allées et venues au chevet de la malade, lesdits sangliers continuèrent à dormir à poings fermés, nullement perturbés par les désagréments objectifs que constituaient pour leur juste sommeil l'allumage systématique des luminaires et les bruits d'ouverture et de fermeture des lourdes portes auxquels m'obligeaient les soins prodigués.

 

Dans un silence glacial, la vétérinaire ouvrit sa trousse, en sortit une seringue, la remplit du liquide adéquat, fit semblant de ne pas remarquer quelques larmes furtives coulant sur mes joues à l'insu de mon plein gré, et me laissa quelques instants pour dire adieu à la douce et poser tendrement ma main sur son front tremblotant. Puis elle enfonça doucement l'aiguille dans une patte avant. Le départ de la belle ne dura guère plus de dix secondes, et elle s'en alla exactement comme elle avait vécu : tout doucement, sans faire de bruit, sans une plainte, sans un sursaut.

 

Il se passa alors une chose étonnante : à l'exact moment où, dans le silence le plus total, elle entrait au paradis des moutons pour un repos bien mérité, les deux sangliers poussèrent de concert un glapissement strident, tonitruant et inattendu, qui me vrilla les oreilles et me glaça les sangs : sans avoir rien vu, ils savaient exactement ce qui venait de se passer, ils l'avaient senti. Je croisai le regard interloqué de la vétérinaire, également surprise ; elle en avait sûrement vu d'autres, mais sur coup-là elle se montra aussi étonnée que moi.

 

La mort, pour les animaux, est apparemment une réalité dense, palpable et partagée.

 

Dors bien, petite Ella.

 

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