23/02/2014

Où l'auteur se trouve fort intrigué par un document commercial trouvé dans sa boîte aux lettres

 

En plein milieu du magazine hebdomadaire, imprimé sur papier journal, qui informe le Pfalzois moyen des bonnes affaires disponibles dans le plus gros hypermarché des environs (ouais, la réclame, quoi), je trouve aujourd’hui une double page détaillant l’assortiment spécial des produits à prix écrasés (« reduziert ») proposés à l’occasion du Carnaval tout proche. La lecture de la liste des articles proposés est édifiante et mériterait une étude sociologique approfondie :

-          deux assortiments de chips ;

-          une boîte de prunes sèches ;

-          des pâtisseries diversement fourrées du genre ‘boules de Berlin’ ;

-          deux assortiments de saucisses, de respectivement 800 et 900 grammes ;

-          une boîte de noix salées ;

-          une boîte de ‘Dickmann’, pâtisseries chocolat/marshmallow, dits aussi ‘Grands Chameaux’ ;

-          de la bière vendue en canettes individuelles, par pack de 6 ou en casier (trois marques différentes) ;

-          des assortiments de bonbons Haribo en boîtes de 1 kilo ;

-          des canettes d’une célèbre boisson prétendûment énergisante qui pue la rage dès qu’on la dégoupille ;

-          neuf associations alcoolisées variées : Vodka, Cinzano, Martini, Freixenet, Bacardi Coca, divers cocktails et des marques qui me sont inconnues mais dont la description laisse présager autant une ingurgitation pénible qu’une évacuation compliquée ;

-          un casier de 6 bouteilles de limonade (bien plus cher que toutes les boissons alcoolisées ci-dessus) ;

-          sept déguisements de circonstance : nonne, moine, bagnard, framboise, Mexicain, ours et Darth Vador ;

-          trois jouets pour enfants à partir de 8 ans : une panoplie de policier avec la matraque et les menottes, un revolver et un fusil, tous deux à fléchettes ;

-          deux produits de coloration des cheveux pour dames ;

-          deux aérosols désodorisants ;

-          une boîte de préservatifs et un test de grossesse ;

-          deux bouteilles de lotion corporelle ;

-          de la lessive en poudre et en gel ;

-          des rouleaux essuie-tout en packs de 8 ;

-          deux jeux de désodorisants pour W.-C.

 

Pas de doute, l’avisé acheteur de ces produits passera non seulement un carnaval de rêve, mais il sera de plus parfaitement paré pour en gérer au mieux les prolongements éventuels….

 

19/02/2014

Où l'auteur, reniant ses valeurs fondamentales, traduit un groupe teuton non végétarien


Voici une traduction possible d'une chanson résolument charcutière découverte un soir de l’été 2013 au milieu d’une foule en délire non loin de Dessau-Rosslau, qui m’a amené à revoir sur scène cet artiste étonnant et généreux qui donne des concerts surréalistes, à acquérir, pour la découvrir, sa discographie complète, à aller lui serrer la pince, et même à échanger avec lui de la correspondance en français, langue qu'il cause diantrement bien.

 

Pinces à saucisse (par Rummelsnuff, titre original : Bradwurstzange, sur l’album Kraftgewinn, 2013)

 

Haché pur et lard de porc :

La composition de la saucisse est un secret bien gardé.

Le boucher mélange la viande,

Le cuiseur en chef attise la braise,

L’émincé dans son boyau est débité en tronçons

Et le grill est bien chaud.

On ne cuit pas à l’électricité ni au gaz ;

C’est bien mieux sur du charbon.

 

Refrain :

Pour tourner les saucisses comme il convient,

Pas besoin de pinces :

Les hommes, ici en Thuringie,

Les retournent carrément avec les mains

Avec les mains, a-vec-les-mains !

 

Bien sûr, la saucisse grillée,

Ce n’est pas vraiment de la nourriture légère ;

Nous avons donc une excellente raison

D’arroser le tout d’une bonne lampée d’alcool.

Mais le mieux, et de loin,

Est de faire passer le tout avec une bière foncée.

 

Refrain :

Pour tourner les saucisses comme il convient,

Pas besoin de pinces :

Les hommes, ici en Thuringie,

Les retournent carrément avec les mains

Avec les mains, a-vec-les-mains !

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Où l'auteur, pour éviter de causer de la pluie et du beau temps, disserte dans le vent

 

eolienne Rheinland.jpg

Un peu partout sur les hauteurs du Rheinland-Pfalz, loin de toute habitation, on a planté (et on continue de planter) des éoliennes invariablement composées d’un poteau central (de 50 à 75m de haut) et de 3 pales (de 20 à 30m de long).

 Ci et là, un parcours pédagogique éclaire le promeneur sur les caractéristiques et les performances de ces hautes constructions, occasion comme une autre pour l’auteur de mettre en pratique ses fulgurants progrès récents dans la langue de Goethe et de Rummelsnuff (pour n’en citer que des représentants illustres) et de mieux comprendre l’environnement qu’il s’est choisi pour ses prochaines années.

Sur base des chiffres ci-dessus, le moins doué des mathématiciens calculera sans peine que la  hauteur totale des éoliennes pfalziennes culmine entre 70 et 105 mètres. De même, le plus basique des ingénieurs ne démentira pas qu’elles n’émettent bien évidemment aucun bruit de moteur, mais que le frottement du vent contre les pales produit toutefois un brui(ssemen)t sourd et continu qui s’entend au sol jusqu’à plusieurs centaines de mètres en fonction de l’orientation du vent (jamais moins de 300 mètres selon mes propres constatations). Les choses étant bien faites (car faites en Allemagne), je n’ai jamais aperçu le moindre logis situé à moins de 2km d’un champ d’éoliennes.

Une seule éolienne est censée fournir l’énergie électrique nécessaire à environ 1.250 ménages, ce dont on conclut que les dieux des vents permettent d’alimenter annuellement grâce à elles 3,42 ménages par jour, soit un ménage toutes les 7 heures. En supposant qu’un ménage compte en moyenne 3 personnes (il y a certes des familles,  toutefois moins nombreuses qu’auparavant, mais il y a aussi des isolés) et en sachant qu’une rotation complète des pales nécessite en moyennne 8 secondes (estimation raisonnable : j’ai vu des pointes à 3 secondes mais aussi des périodes d’immobilisation totale), on peut déduire que l’énergie ventesque nécessaire à électriser annuellement une seule personne se résume à 2h20 par an, soit un peu plus de 1.000 tours complets (7h / 3 personnes * 3600 secondes par heure / 8 tours à la seconde = 1.050 rotations) ; si je calcule combien de temps une éolienne travaille en moyenne pour une personne donnée chaque jour, j’arrive au dérisoire total de 23 secondes.

Perso, si j’avais le droit de choisir le moment de ma production personnelle, je me réserverais un jour où les anémomètres s'affolent, de façon à ce que mes 1.050 tours soient accomplis à raison de 3 secondes chacun, soit en moins de cinquante et une minutes, durée totale nécessaire à  produire mon électricité annuelle… soit en moyenne 8 secondes par jour, pfffouuu…

J’ignorais, avant ces savants calculs, à quel point je pouvais être économiquement discret et vite satisfait ; hélas, au vu de ses factures d’une hauteur astronomique directement proportionnelle à la hauteur de ses collecteuses d’air mais inversément corrélée à la brièveté de leurs prestations, mon fournisseur d’électricité n’a manifestement pas encore eu vent de mon ascétisme énergétique.

 Et c’est ainsi que souffle Eole (sur le fiel de nos sols).

07/02/2014

Où l'auteur s'étonne à la fois d'une synchronicité troublante et du vide en lui provoqué par le départ d'un petit animal discret

La petite brebis Ella était probablement l'animal le plus discret de la ferme. Née d'une variété africaine très répandue en Allemagne, de couleur brun-gris et noir et d'une taille culminant à moins de 50 cm, elle fut recueillie il y a fort longtemps dans un élevage dont la propriétaire avait décidé de fermer boutique, et vécut la suite de son existence paisible et sans histoire dans le confort douillet de l'ombre de l'immense et gourmand bouc Flaffy avec lequel il fallait ruser sans discontinuer pour l'empêcher (à lui) de lui chouraver (à elle) l'essentiel de sa ration alimentaire journalière, petit canaillou qu'il était (et est encore) dans l'art de se bâfrer plus que de raisonnable.

Timide et réservée depuis toujours, nullement rancunière envers son colocataire chapardeur avec lequel elle s'entendait fort bien, Ella ne s'était jamais vraiment extravertie malgré les années de fréquentation des joviaux habitants de la ferme ; jamais malade et rarement contraire, elle se tenait cependant toujours à distance et en retrait, peu encline à se faire câliner ; on pouvait parfois tout au plus, et pas systématiquement, l'intéresser à un contact rapproché en lui offrant des carottes fines coupées en petits tronçons, et elle se laissait alors enfin caresser la tête gentiment sans se défiler.

 

Bref, elle était mignonne et craquante sans rien faire pour, même dans les rares moments où elle se trouvait moins bien lunée : un jour que je lui présentais les carottes un peu trop lentement à son goût, elle eut, une seule fois, l'audace d'essayer de me charger : renfonçant la tête dans ses frêles épaules, elle prit douze centimètres de recul dans un sens et d'élan dans l'autre pour venir me mettre dans le mollet un coup de boule qui me fit reculer d'au moins un millimètre, ce qui me fit rire aux éclats et lui valut une double ration de sa denrée favorite.

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Ella galopant derrière Flaffy au temps des folles escalades des collines du Pfalz

Dans le courant de l'été dernier, en raison de son grand âge, sa santé se mit à décliner et on en vint à raisonnablement douter qu'elle puisse passer l'hiver. Et effectivement, dès la mi-décembre et les premiers froids subzéroïens, elle commença à éprouver des difficultés croissantes à se mettre debout, perdit une bonne moitié de sa fourrure, se mit à manger de moins en moins avant de ne plus pouvoir, par un frileux matin de la fin janvier où j'étais le seul humain présent à la ferme, ni se lever ni s'alimenter. Je la couvris d'une épaisse couverture, lui mis un coussin sous la tête, plaçai du foin et de l'eau à quelques centimètres, vins régulièrement la nourrir et la faire boire, mais sa fin s'annonçait aussi proche qu'inéluctable.

 

Quand elle fut prise d'un tremblement convulsif, quelques heures plus tard, j'appelai la vétérinaire, sans me faire d'illusions sur son diagnostic ; elle arriva tard dans la nuit, ausculta brièvement l'agonisante et constata qu'on ne pouvait plus rien pour elle, sinon abréger ses souffrances. Or, dans l'enclos fermé juste à côté se trouvaient deux sangliers, séparés d'elle par un mur haut et épais qui les empêchaient de voir que que ce soit ; durant toute la soirée et la nuit déjà bien avancée, malgré mes incessantes allées et venues au chevet de la malade, lesdits sangliers continuèrent à dormir à poings fermés, nullement perturbés par les désagréments objectifs que constituaient pour leur juste sommeil l'allumage systématique des luminaires et les bruits d'ouverture et de fermeture des lourdes portes auxquels m'obligeaient les soins prodigués.

 

Dans un silence glacial, la vétérinaire ouvrit sa trousse, en sortit une seringue, la remplit du liquide adéquat, fit semblant de ne pas remarquer quelques larmes furtives coulant sur mes joues à l'insu de mon plein gré, et me laissa quelques instants pour dire adieu à la douce et poser tendrement ma main sur son front tremblotant. Puis elle enfonça doucement l'aiguille dans une patte avant. Le départ de la belle ne dura guère plus de dix secondes, et elle s'en alla exactement comme elle avait vécu : tout doucement, sans faire de bruit, sans une plainte, sans un sursaut.

 

Il se passa alors une chose étonnante : à l'exact moment où, dans le silence le plus total, elle entrait au paradis des moutons pour un repos bien mérité, les deux sangliers poussèrent de concert un glapissement strident, tonitruant et inattendu, qui me vrilla les oreilles et me glaça les sangs : sans avoir rien vu, ils savaient exactement ce qui venait de se passer, ils l'avaient senti. Je croisai le regard interloqué de la vétérinaire, également surprise ; elle en avait sûrement vu d'autres, mais sur coup-là elle se montra aussi étonnée que moi.

 

La mort, pour les animaux, est apparemment une réalité dense, palpable et partagée.

 

Dors bien, petite Ella.