13/03/2014

Où l'auteur, dans le courant d'une journée oisive où il revient sur le lieu de forfaits anciens, croise un personnge qui ne manque pas de l'intriguer.

 

Fin d'un été d'il y a -oh!- déjà un certain temps. Dans la banlieue d'une grosse ville allemande se tient, comme chaque année, au bord d'un canal et dans un gigantesque amphithéâtre en plein air, un important festival de musique alternative à décorner les bœufs d’une main tout en décollant les papiers-peints de l’autre. Cette année, je n'y beugle pas sur scène mais je la ferme juste à côté, car je me borne à y accompagner backstage (« in ze coulisses » pour les non anglophones) ma secrétaire préférée qui tient absolument à voir son groupe préféré programmé bien plus tard dans la soirée ; je me demande donc légitimement pourquoi elle avait tant insisté pour débarquer sur place aussi tôt, mais bon, les étés autobahniens teutons sont plombés de chantiers imprévus qui rajoutent allègrement 3 heures aux plus pessimistes horaires, et « mieux valait calculer mégalarge », me dit-elle d'un sourire enjôleur tout en commençant à s'imbiber à toute allure -et à fortes doses- des multiples cocktails aimablement mis à la disposition des VIP (dont nous faisons partie ce jour-là). Tandis que je me shoote au café pour éviter de m'endormir, je remarque, en contrebas et à la droite de la scène, un individu de sexe mâle assis sur un énorme flight-case (les énormes caisses roulantes noires servant à transporter du matériel). Même si je n'aperçois que le profil dudit individu, c'est très nettement que je ressens l'impression de colossale lassitude et de profond ennui qui se dégage de son visage gris de fatigue. Il est là, mais totalement absent, alangui, et de son être tout entier suinte l'absolu et profond souhait tangible d'être ailleurs, un peu comme moi, d'où sans doute cette surprenante connivence à distance.

Entre deux concerts, tous les gens présents dans le backstage s'affairent : ceux qui évacuent le matériel du groupe qui vient de terminer (dont les membres s'attardent quelques instants avant de regagner les loges), ceux qui montent le matériel du groupe suivant (dont le manager et les musiciens sont déjà aussi présents que nerveux), ceux qui, agents de sécurité ou non, contrôlent les punkettes de tous âges surgies d'un peu trop partout et qui tentent de s'incruster parmi les artistes pour leur soutirer qui les produits imbibants de leur loge, qui une nuit torride, qui des photos compromettantes, liste non limitative. Bref, ça papillonne, ça bourdonne et ça frelonne dans tous les coins de la ruche et personne ne reste inactif… sauf lui, mon gars : il n'a pas bougé le petit doigt, j'en suis sûr, et sans doute encore moins le petit orteil bien qu'une double couche chaussette-chaussure m'en cache la vue. Ah si, quand même, il vient de baisser la tête à l'instant et regarde ses pieds.

Il doit avoir dans les quarante ans. Pantalon gris, chemise à carreaux ouverte sur un T-shirt noir, pas du tout le dress code ambiant. Cheveux plutôt courts vaguement bouclés, grisonnants. Légèrement bedonnant, il campe une silhouette à tendance flasque offrant une vague ressemblance avec l'acteur Tim Robbins. Aucune chance, avec ce physique-là, qu'il soit musicien dans un groupe à l'affiche du jour, où la tendance est au grand sec à coupe corbeau. Personne, depuis que je l'observe régulièrement de loin, ne s'est adressé à lui, et réciproquement.

Ce doit être un type important pour pouvoir rester là sans que personne lui dise d'aller vaquer ailleurs. Le chef des roadies ? Impossible d'imaginer qu'il puisse rester aussi passif en un moment pareil : d’ailleurs, un vrai chef ne devrait pas se permettre de laisser passer plus de 5 minutes sans hurler sur un sous-fifre, n’est-il pas ? Peut-être est-il dûment missionné pour rester assis sur cette boîte à roulettes au péril de sa vie ? Peut-être contient-elle un nouvel instrument top-secret qui vaut une fortune et dont on craint le vol ? Ou alors, serait-il tellement transparent que personne ne puisse le voir ? Je l'imagine un instant invisible aux yeux de toutes les autres personnes des environs, sauf que ma secrétaire, que j'interroge prestement sur cette question palpitante, met fin illico à mes pouvoirs supposés de supravoyance en me le décrivant sans équivoque : elle le voit comme je vous verrais si vous me voyiez (mais vous pouvez me tutoyer), bref, présent ou absent, le gars est bel et bien là au vu et au su de tous sans que personne ne s'en inquiète.

Le concert suivant finit par commencer, je m'en lasse au bout de quelques minutes parce que j'ai l'impression de revoir le même groupe que le précédent et que mon emplacement n’est pas sonorement très avantageux : sur le côté de la scène, le son qui parvient à mes oreilles ressemble à du porridge en bouillie. Je retourne donc dans le mess où je rencontre impromptu un musicien outre-atlantique avec lequel je commis jadis quelques morceaux bien saignants ; j'ai du mal à le reconnaître, il a perdu une bonne vingtaine kilos et semble avoir rajeuni d’une décennie. Nous taillons une agréable bavette (j'imagine que les plus subtils de mes lecteurs n'auront pas eu besoin des italiques ci-dessus pour faire le rapprochement charcutier qui s'imposait). Quelques journalistes nous prennent en photo (ça flatte l’ego) tout en restant discrets. Le temps passe et les groupes se succèdent, assez étonnamment semblables, similairement non surprenants même si plutôt efficaces et manifestement appréciés de la faune spectatoriale (finalement c’est ça qui compte) qui se déhanche et ovationne tel qu'il convient.

Plus d’une paire de plombes plus tard, mon gars est toujours là, impassible, immobile, placide et énigmatique comme un improbable sphinx de pierre.

A un moment, un seul, il a bougé. Avec une infinie lenteur, il a décroisé les bras, s'est levé de sa caisse en pivotant sur sa droite, me faisant face, à une quinzaine de mètres, sans pourtant voir personne car son regard lassé et inexpressif se portait bien plus haut, sans doute au travers de quelque nuage.

C'est alors que j'ai vu son T-shirt. Noir de chez noir. Avec l’inscription "REVOLUTION".

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