24/03/2014

Où l'auteur passe une journée franchement idyllique à Berlin

 

Le 5 mars, en fin d'aprèm, je prends le train pour Berlin. Il y a quelques semaines, j’ai écrit les paroles et chanté sur un morceau intitulé We must wait avec et pour le groupe Haujobb dont j’ai déjà causé ici-même précédemment, et je me rends dans la capitale de l’Allemagne réunifiée pour en tourner demain la vidéo. Le Pfalz d’où je démarre étant situé aux antipodes de la capitale teutonne, le trajet dure dans les 6 heures via 3 trains. Opportunément, une trentaine de minutes d’attente en gare de Francfort me permettent d’acquérir quelques magazines et journaux français impossibles à trouver dans les parages de mon logis mal desservi au niveau presse, et je meuble la suite de mon voyage à coup de mots croisés rapidement résolus et de lectures édifiantes intéressément absorbées.

 

Les rails de Bahn.de m’amènent à destination à l’heure prévue (c’est pas si souvent…), soit pas loin de minuit, et je m’engouffre dans le premier taxi libre. La chambre d’hôtel pour laquelle j’ai opté via le net, à petit prix mais excellemment notée, est en réalité un appartement meublé de 3 pièces sur 45 m² dans l’arrière-cour particulièrement calme d’un ancien entrepôt  réaménagé, le tout à 3 kilomètres de la gare, ce qui confère à mon logis d’un soir un rapport qualité/prix défiant toute concurrence (et en tant qu’ex-manager de 250 appartements meublés dans le quartier européen de Bruxelles au milieu des années 2000, je sais de quoi je parle). Je dors comme un bambin sous deux couettes immaculées et sur trois oreillers, le tout moëlleux à souhait.

 

Le lendemain jeudi 6 mars, lever avec les poules et petit déjeûner à l’anglaise avant de rejoindre Tomas Tulpe, qui va diriger et filmer la vidéo qui fait l’objet du périple. Le concept global en est simple : je serai filmé toute la journée dans divers endroits de Berlin en train d’attendre (dans un bar, à une cabine téléphonique, à des passages pour piétons, sur un quai de gare, le bord d’une route…) ou de marcher sans fin à la recherche hypothétiques de Daniel Myer et Dejan Samardzic (les deux membres de Haujobb), filmés eux aussi par ailleurs, que je ne trouverai finalement jamais. Ce rôle me va comme un gant : tirer la gueule et marcher en rue, globalement je sais faire. Mais grosse contrainte de mon côté : en raison de mon emploi du temps chargé, je dois impérativement revenir à la gare où mon train de retour ne m’attendra pas au-delà de 18h, j’ai à faire chez moi le lendemain très tôt.

 

Piloté par sa compagne et secrétaire Sarema, qui veillera sur l’équipe et assurera l’intendance et la logistique durant toute la journée avec bienveillance et discrétion, je rejoins Tomas sur le premier endroit du tournage, un bar où je fais face à une serveuse bien plus intéressée par les magazines people que par les commandes des clients. Sur le comptoir, j’avise un paquet de  flyers pour une improbable adaptation allemande d’Ubu Roi (‘Ubu König’). J’explique à Tomas de quoi il s’agit, que Jarry avait quasiment déjà écrit tout son Ubu à 14 ans, qu’il était fan d’absinthe, de vélo et de revolvers ; il semble intéressé et rit de bon cœur aux frasques de cet Alfred drôlement barré. Ensuite, lui révélant mon enthousiasme à l’égard des œuvres de Rummelsnuff, il me confie qu’il aime particulièrement Salutare sur son dernier album, ce qui m’interloque car c’est également mon morceau préféré, puis il m’annonce que Roger Baptist est un ami personnel et qu’il est déjà monté sur scène avec lui (outre ses talents de vidéaste, Tomas poursuit une carrière solo d’artiste surréaliste burlesque et a déjà enregistré pour son compte plusieurs vidéos loufoquement déjantées). Bref, la glace est définitivement rompue et la journée s’annonce fertile en complicité et fous-rires.

 

Après les réglages nécessaires, le tournage commence rapidement, les consignes sont claires, les prises semblent bonnes, et après une demi-heure déjà on change d’endroit tout en conversant agréablement, on rit, on s’amuse. Le timing est impeccable, les déplacements en voiture sont courts, les lieux retenus pour le tournage me donnent à voir des aspects de Berlin que je ne soupçonnais pas et des lieux aussi étonnants que photogéniques. Certes on m’avait déjà dit que c’était une belle ville, mais je n’en avais quasiment jamais rien vu. Aujourd’hui, c’est avec ravissement que je découvre enfin, 30 ans et 15 concerts trop tard, des coins dont beaucoup possèdent un charme fou et un caractère bien particulier.

 

Les rushes s’accumulent. Sur un site, nous sommes rejoints par un figurant, sur un autre par les membres d’Haujobb, qui seront filmés un peu plus tard, et par un photographe qui nous mitraille en plein travail. Embrassades, vannes, conversations en apparté. Sur les quais de la gare dite « de Varsovie », coïncidence étonnante, je suis filmé alors que le panneau indicateur au-dessus de ma tête indique comme destination Wartenberg (warten en allemand : attendre). Tout le monde s’en amuse. Sarema fait l’ange gardien, surveille les sacs et le matériel, amène régulièrement sandwiches et boissons chaudes car la température est plutôt fraîche : le soleil reste timide et se planque régulièrement derrière une brume grise plutôt compacte. Mais l’ambiance est excellente et le travail avance bien.

 

Je monte et descends des marches d’escaliers par centaines, j’arpente de long en large des rues, des allées, des pelouses, des esplanades, des parkings, des ponts et les quais le long de la Spree. Tomas me filme d’en haut, d’en bas, de l’autre côté, par-dessous, de face, de près, de loin, en marchant à côté de moi, en me croisant. Je passe, l’air énervé, devant un vestige du Mur, devant des immeubles en béton, des barrières de chantier, d’énormes baies vitrées, des arbres, des musées, une église, des oeuvres d’art. Inquiet de mon rythme imperturablement tonique, Tomas me demande si je ne fatigue pas trop ; je lui réponds que non, que je galope régulièrement sur les collines pentues du Paflz, que mes mollets sont en acier trempé et mes poumons larges comme des montgolfières, et que mon incessante activité pédestre me tient chaud. A plusieurs reprises, je dévale les escaliers tellement vite qu’il me demande de recommencer plus lentement parce qu’il n’a pas pu suivre le mouvement avec sa caméra.

 

Berlin escaliers.jpg

Dans moins de 3 secondes, je suis en bas. "Trop vite, on recommence", me dit Tomas. 

Son planning est nickel, on reste dans les temps, et à chaque prise de vues on se rapproche de la Hauptbahnhof (gare principale) où je dois embarquer en fin d’après-midi. Toutes les séquences où j’apparais sont bouclées dès 16h, c’est le moment de commencer à filmer Daniel et Dejan dans leurs rôles respectifs, j’observe de loin. Vers 17h15, je prends congé de mes camarades, en vitesse et à regret, et Sarema me dépose à l’entrée de la gare. J’ai le temps d’avaler des sushi et de me refournir en lectures françaises pour les 6 heures du trajet de retour.

 

Six heures durant lesquelles j’eus l’occasion de bien conscientiser le fait que je venais de vivre une journée tout simplement parfaite. La vidéo, dont j’ai vu une première version, et qui doit sortir officiellement bientôt, me semble excellente. Faut dire qu’avec un acteur aussi doué…

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