26/03/2014

Où l'auteur est frappé en plein trafic par une coïncidence aussi hallucinante qu'éclairante, dont il garantit la véracité

 

Ce week-end, j’étais en route pour deux conférences en Belgique où je devais très impudiquement parler de mon travail d’auteur-interprète. J’avais préparé mon sujet au mieux de ce qui me semblait convenir, mais une question me taraudait : dans cet exposé où je développais les conditions et résultats de ma pratique créative, avais-je établi un juste équilibre entre mon groupe le plus connu, Front 242, et tous les autres, à commencer par Cobalt 60, le premier à suivre dans l’ordre chronologique ?

 

A l’entrée de Bruxelles, hanté par la question, j’obtins la réponse d’une façon inattendue qui ne pouvait avoir de sens que pour moi : la voiture qui s'arrêta devant mes roues au dernier feu rouge tout en haut de l'avenue de Tervueren, à hauteur du Palais Stoclet, était une BMW gris clair immatriculée GUT151 ; GUT comme bon, bien, en Allemand, et 151 comme… la moyenne entre 242 et 60 : la réponse à ma question était claire. Etonnant, non ?

24/03/2014

Où l'auteur passe une journée franchement idyllique à Berlin

 

Le 5 mars, en fin d'aprèm, je prends le train pour Berlin. Il y a quelques semaines, j’ai écrit les paroles et chanté sur un morceau intitulé We must wait avec et pour le groupe Haujobb dont j’ai déjà causé ici-même précédemment, et je me rends dans la capitale de l’Allemagne réunifiée pour en tourner demain la vidéo. Le Pfalz d’où je démarre étant situé aux antipodes de la capitale teutonne, le trajet dure dans les 6 heures via 3 trains. Opportunément, une trentaine de minutes d’attente en gare de Francfort me permettent d’acquérir quelques magazines et journaux français impossibles à trouver dans les parages de mon logis mal desservi au niveau presse, et je meuble la suite de mon voyage à coup de mots croisés rapidement résolus et de lectures édifiantes intéressément absorbées.

 

Les rails de Bahn.de m’amènent à destination à l’heure prévue (c’est pas si souvent…), soit pas loin de minuit, et je m’engouffre dans le premier taxi libre. La chambre d’hôtel pour laquelle j’ai opté via le net, à petit prix mais excellemment notée, est en réalité un appartement meublé de 3 pièces sur 45 m² dans l’arrière-cour particulièrement calme d’un ancien entrepôt  réaménagé, le tout à 3 kilomètres de la gare, ce qui confère à mon logis d’un soir un rapport qualité/prix défiant toute concurrence (et en tant qu’ex-manager de 250 appartements meublés dans le quartier européen de Bruxelles au milieu des années 2000, je sais de quoi je parle). Je dors comme un bambin sous deux couettes immaculées et sur trois oreillers, le tout moëlleux à souhait.

 

Le lendemain jeudi 6 mars, lever avec les poules et petit déjeûner à l’anglaise avant de rejoindre Tomas Tulpe, qui va diriger et filmer la vidéo qui fait l’objet du périple. Le concept global en est simple : je serai filmé toute la journée dans divers endroits de Berlin en train d’attendre (dans un bar, à une cabine téléphonique, à des passages pour piétons, sur un quai de gare, le bord d’une route…) ou de marcher sans fin à la recherche hypothétiques de Daniel Myer et Dejan Samardzic (les deux membres de Haujobb), filmés eux aussi par ailleurs, que je ne trouverai finalement jamais. Ce rôle me va comme un gant : tirer la gueule et marcher en rue, globalement je sais faire. Mais grosse contrainte de mon côté : en raison de mon emploi du temps chargé, je dois impérativement revenir à la gare où mon train de retour ne m’attendra pas au-delà de 18h, j’ai à faire chez moi le lendemain très tôt.

 

Piloté par sa compagne et secrétaire Sarema, qui veillera sur l’équipe et assurera l’intendance et la logistique durant toute la journée avec bienveillance et discrétion, je rejoins Tomas sur le premier endroit du tournage, un bar où je fais face à une serveuse bien plus intéressée par les magazines people que par les commandes des clients. Sur le comptoir, j’avise un paquet de  flyers pour une improbable adaptation allemande d’Ubu Roi (‘Ubu König’). J’explique à Tomas de quoi il s’agit, que Jarry avait quasiment déjà écrit tout son Ubu à 14 ans, qu’il était fan d’absinthe, de vélo et de revolvers ; il semble intéressé et rit de bon cœur aux frasques de cet Alfred drôlement barré. Ensuite, lui révélant mon enthousiasme à l’égard des œuvres de Rummelsnuff, il me confie qu’il aime particulièrement Salutare sur son dernier album, ce qui m’interloque car c’est également mon morceau préféré, puis il m’annonce que Roger Baptist est un ami personnel et qu’il est déjà monté sur scène avec lui (outre ses talents de vidéaste, Tomas poursuit une carrière solo d’artiste surréaliste burlesque et a déjà enregistré pour son compte plusieurs vidéos loufoquement déjantées). Bref, la glace est définitivement rompue et la journée s’annonce fertile en complicité et fous-rires.

 

Après les réglages nécessaires, le tournage commence rapidement, les consignes sont claires, les prises semblent bonnes, et après une demi-heure déjà on change d’endroit tout en conversant agréablement, on rit, on s’amuse. Le timing est impeccable, les déplacements en voiture sont courts, les lieux retenus pour le tournage me donnent à voir des aspects de Berlin que je ne soupçonnais pas et des lieux aussi étonnants que photogéniques. Certes on m’avait déjà dit que c’était une belle ville, mais je n’en avais quasiment jamais rien vu. Aujourd’hui, c’est avec ravissement que je découvre enfin, 30 ans et 15 concerts trop tard, des coins dont beaucoup possèdent un charme fou et un caractère bien particulier.

 

Les rushes s’accumulent. Sur un site, nous sommes rejoints par un figurant, sur un autre par les membres d’Haujobb, qui seront filmés un peu plus tard, et par un photographe qui nous mitraille en plein travail. Embrassades, vannes, conversations en apparté. Sur les quais de la gare dite « de Varsovie », coïncidence étonnante, je suis filmé alors que le panneau indicateur au-dessus de ma tête indique comme destination Wartenberg (warten en allemand : attendre). Tout le monde s’en amuse. Sarema fait l’ange gardien, surveille les sacs et le matériel, amène régulièrement sandwiches et boissons chaudes car la température est plutôt fraîche : le soleil reste timide et se planque régulièrement derrière une brume grise plutôt compacte. Mais l’ambiance est excellente et le travail avance bien.

 

Je monte et descends des marches d’escaliers par centaines, j’arpente de long en large des rues, des allées, des pelouses, des esplanades, des parkings, des ponts et les quais le long de la Spree. Tomas me filme d’en haut, d’en bas, de l’autre côté, par-dessous, de face, de près, de loin, en marchant à côté de moi, en me croisant. Je passe, l’air énervé, devant un vestige du Mur, devant des immeubles en béton, des barrières de chantier, d’énormes baies vitrées, des arbres, des musées, une église, des oeuvres d’art. Inquiet de mon rythme imperturablement tonique, Tomas me demande si je ne fatigue pas trop ; je lui réponds que non, que je galope régulièrement sur les collines pentues du Paflz, que mes mollets sont en acier trempé et mes poumons larges comme des montgolfières, et que mon incessante activité pédestre me tient chaud. A plusieurs reprises, je dévale les escaliers tellement vite qu’il me demande de recommencer plus lentement parce qu’il n’a pas pu suivre le mouvement avec sa caméra.

 

Berlin escaliers.jpg

Dans moins de 3 secondes, je suis en bas. "Trop vite, on recommence", me dit Tomas. 

Son planning est nickel, on reste dans les temps, et à chaque prise de vues on se rapproche de la Hauptbahnhof (gare principale) où je dois embarquer en fin d’après-midi. Toutes les séquences où j’apparais sont bouclées dès 16h, c’est le moment de commencer à filmer Daniel et Dejan dans leurs rôles respectifs, j’observe de loin. Vers 17h15, je prends congé de mes camarades, en vitesse et à regret, et Sarema me dépose à l’entrée de la gare. J’ai le temps d’avaler des sushi et de me refournir en lectures françaises pour les 6 heures du trajet de retour.

 

Six heures durant lesquelles j’eus l’occasion de bien conscientiser le fait que je venais de vivre une journée tout simplement parfaite. La vidéo, dont j’ai vu une première version, et qui doit sortir officiellement bientôt, me semble excellente. Faut dire qu’avec un acteur aussi doué…

13/03/2014

Où l'auteur, dans le courant d'une journée oisive où il revient sur le lieu de forfaits anciens, croise un personnge qui ne manque pas de l'intriguer.

 

Fin d'un été d'il y a -oh!- déjà un certain temps. Dans la banlieue d'une grosse ville allemande se tient, comme chaque année, au bord d'un canal et dans un gigantesque amphithéâtre en plein air, un important festival de musique alternative à décorner les bœufs d’une main tout en décollant les papiers-peints de l’autre. Cette année, je n'y beugle pas sur scène mais je la ferme juste à côté, car je me borne à y accompagner backstage (« in ze coulisses » pour les non anglophones) ma secrétaire préférée qui tient absolument à voir son groupe préféré programmé bien plus tard dans la soirée ; je me demande donc légitimement pourquoi elle avait tant insisté pour débarquer sur place aussi tôt, mais bon, les étés autobahniens teutons sont plombés de chantiers imprévus qui rajoutent allègrement 3 heures aux plus pessimistes horaires, et « mieux valait calculer mégalarge », me dit-elle d'un sourire enjôleur tout en commençant à s'imbiber à toute allure -et à fortes doses- des multiples cocktails aimablement mis à la disposition des VIP (dont nous faisons partie ce jour-là). Tandis que je me shoote au café pour éviter de m'endormir, je remarque, en contrebas et à la droite de la scène, un individu de sexe mâle assis sur un énorme flight-case (les énormes caisses roulantes noires servant à transporter du matériel). Même si je n'aperçois que le profil dudit individu, c'est très nettement que je ressens l'impression de colossale lassitude et de profond ennui qui se dégage de son visage gris de fatigue. Il est là, mais totalement absent, alangui, et de son être tout entier suinte l'absolu et profond souhait tangible d'être ailleurs, un peu comme moi, d'où sans doute cette surprenante connivence à distance.

Entre deux concerts, tous les gens présents dans le backstage s'affairent : ceux qui évacuent le matériel du groupe qui vient de terminer (dont les membres s'attardent quelques instants avant de regagner les loges), ceux qui montent le matériel du groupe suivant (dont le manager et les musiciens sont déjà aussi présents que nerveux), ceux qui, agents de sécurité ou non, contrôlent les punkettes de tous âges surgies d'un peu trop partout et qui tentent de s'incruster parmi les artistes pour leur soutirer qui les produits imbibants de leur loge, qui une nuit torride, qui des photos compromettantes, liste non limitative. Bref, ça papillonne, ça bourdonne et ça frelonne dans tous les coins de la ruche et personne ne reste inactif… sauf lui, mon gars : il n'a pas bougé le petit doigt, j'en suis sûr, et sans doute encore moins le petit orteil bien qu'une double couche chaussette-chaussure m'en cache la vue. Ah si, quand même, il vient de baisser la tête à l'instant et regarde ses pieds.

Il doit avoir dans les quarante ans. Pantalon gris, chemise à carreaux ouverte sur un T-shirt noir, pas du tout le dress code ambiant. Cheveux plutôt courts vaguement bouclés, grisonnants. Légèrement bedonnant, il campe une silhouette à tendance flasque offrant une vague ressemblance avec l'acteur Tim Robbins. Aucune chance, avec ce physique-là, qu'il soit musicien dans un groupe à l'affiche du jour, où la tendance est au grand sec à coupe corbeau. Personne, depuis que je l'observe régulièrement de loin, ne s'est adressé à lui, et réciproquement.

Ce doit être un type important pour pouvoir rester là sans que personne lui dise d'aller vaquer ailleurs. Le chef des roadies ? Impossible d'imaginer qu'il puisse rester aussi passif en un moment pareil : d’ailleurs, un vrai chef ne devrait pas se permettre de laisser passer plus de 5 minutes sans hurler sur un sous-fifre, n’est-il pas ? Peut-être est-il dûment missionné pour rester assis sur cette boîte à roulettes au péril de sa vie ? Peut-être contient-elle un nouvel instrument top-secret qui vaut une fortune et dont on craint le vol ? Ou alors, serait-il tellement transparent que personne ne puisse le voir ? Je l'imagine un instant invisible aux yeux de toutes les autres personnes des environs, sauf que ma secrétaire, que j'interroge prestement sur cette question palpitante, met fin illico à mes pouvoirs supposés de supravoyance en me le décrivant sans équivoque : elle le voit comme je vous verrais si vous me voyiez (mais vous pouvez me tutoyer), bref, présent ou absent, le gars est bel et bien là au vu et au su de tous sans que personne ne s'en inquiète.

Le concert suivant finit par commencer, je m'en lasse au bout de quelques minutes parce que j'ai l'impression de revoir le même groupe que le précédent et que mon emplacement n’est pas sonorement très avantageux : sur le côté de la scène, le son qui parvient à mes oreilles ressemble à du porridge en bouillie. Je retourne donc dans le mess où je rencontre impromptu un musicien outre-atlantique avec lequel je commis jadis quelques morceaux bien saignants ; j'ai du mal à le reconnaître, il a perdu une bonne vingtaine kilos et semble avoir rajeuni d’une décennie. Nous taillons une agréable bavette (j'imagine que les plus subtils de mes lecteurs n'auront pas eu besoin des italiques ci-dessus pour faire le rapprochement charcutier qui s'imposait). Quelques journalistes nous prennent en photo (ça flatte l’ego) tout en restant discrets. Le temps passe et les groupes se succèdent, assez étonnamment semblables, similairement non surprenants même si plutôt efficaces et manifestement appréciés de la faune spectatoriale (finalement c’est ça qui compte) qui se déhanche et ovationne tel qu'il convient.

Plus d’une paire de plombes plus tard, mon gars est toujours là, impassible, immobile, placide et énigmatique comme un improbable sphinx de pierre.

A un moment, un seul, il a bougé. Avec une infinie lenteur, il a décroisé les bras, s'est levé de sa caisse en pivotant sur sa droite, me faisant face, à une quinzaine de mètres, sans pourtant voir personne car son regard lassé et inexpressif se portait bien plus haut, sans doute au travers de quelque nuage.

C'est alors que j'ai vu son T-shirt. Noir de chez noir. Avec l’inscription "REVOLUTION".

04/03/2014

Où l'auteur annonce qu'il va d'ici peu causer en public des trucs qu'il fait dans sa vie pour ne pas trop s'ennuyer

 

J'ai été aimablement invité à préparer une (double) conférence dans le cadre d'une série d'exposés portant sur l'hybridation comme processus de création culturelle. Je suis donc en train de piocher doublement dans mes archives sonores, histoire de voir si j'y retrouve l'un ou l'autre morceau audible, et dans mes souvenirs de vieux dinosaure, histoire de voir si j'y retrouve de quoi intéresser le nombreux public qui ne manquera pas de se pointer aux dates et lieux ci-dessous. Voici donc un peu de réclame pour les deux manifestations en question.

 

Electro, poésie, science-fiction et contraintes formelles

rencontre

PointCulture Bruxelles
Rue Royale 145
le vendredi 21/03/2014 à 18h30
Entrée libre

PointCulture Liège 
Espace Sain Michel
Rue de l'Official 1-5 
le samedi 22/03/2014 à 15h30
Entrée libre

Au cours de sa longue carrière (34 ans) comme auteur/interprète, Jean-Luc De Meyer a participé à de nombreux projets de musique électronique diversement médiatisés (Front 242, Underviewer, C-Tec, Cobalt 60, 32Crash, Modern Cubism et d’autres), commis des dizaines d’albums et largement plus de mille concerts. En parallèle, il pratique le français, sa langue maternelle, dans une veine ouvertement oulipienne (Tous Contraints, 2008, recueil de réécritures facétieuses de textes célèbres).

Au départ froids, impersonnels et lugubres, ses textes et sa voix s’humanisent avec le temps à l’occasion de ses projets qui se multiplient ; son travail incorpore progressivement des sources d’inspiration aussi variées que le paranormal, la science-fiction, des considérations écologiques, la poésie (Dorothy Parker, Thomas Hardy, Charles Baudelaire, Norge), l’usage du français, les contraintes formelles et les figures de style.

A 50 ans bien sonnés, plus actif que jamais, il s’apprête à sortir pas moins de 4 albums pour la seule année 2014.

Lors de sa prestation, il nous expliquera comment il compose ses textes et pose sa voix dans la musique électronique, et détaillera ses sources d’inspiration : science-fiction, poésie, contraintes formelles, humour, figures de style, paranormal. Illustré par des écoutes de morceaux et des analyses de textes, cet exposé s’adresse à la fois à un public intéressé par un contenu textuel riche et varié, et aux auteurs, auxquels sont proposées des pistes originales de création.

Infos et réservations:
bxlcentre@pointculture.be - 02 737 19 60
liege@lamediateque.be - 2 727 19 62