04/03/2015

Où l'auteur réécrit un dialogue urbanistique passionnant

Dialogue (pas si) fictif (que ça) au tout début du XIXe siècle entre Napoléon et l'architecte Eustache de Saint-Far à Mayence, la nouvelle capitale du département du Mont-Tonnerre, territoire récemment acquis au détriment de l'Allemagne.

N[apoléon] : "Monsieur de Saint-Far ?"

E[ustache de] S[aint-] F[ar] : "Oui, mon Empereur ?"

N : "C'est une bien belle ville, ne trouvez vous pas ?"

ESF : "Tout à fait, votre Sire. Dommage que les Prussiens l'aient autant amochée."

N : "Mais non, mon ami, tant mieux au contraire : maintenant qu'elle nous appartient, nous allons pouvoir la reconstruire à notre goût et en faire l'un des joyaux de notre empire !"

ESF : "Ah, Majesté, quel beau projet. Je ne serais point étonné, d'ailleurs, que vous ayez des tas d'idées à ce sujet !"

N : "Effectivement, mon cher, j'en ai. Et si vous êtes ici, c'est parce que je vous charge officiellement de les mettre en oeuvre. Avez-vous de quoi noter ?"

ESF : "Oh, votre Illustrissimité, sachez que je vous suis infiniment reconnaissant de l'honneur insigne que vous me faites. Causez-moi-z-en, je suis toute ouïe."

N : "Bon, d'abord vous allez me raser toutes les églises qui ont été touchées lors des bombardements prussiens - sauf la cathédrale -, histoire de faire place nette à la modernité."

ESF : "J'adore l'idée, votre Génialitude, et personnellement j'adore raser les églises : ce sont des bâtiments coûteux, inutiles et imprégnés de croyances rétrogrades ; de plus, elles pullulent et c'est très fâcheux."

N : "D'accord avec vous, mais si vous placez systématiquement un commentaire approbateur après chacune de mes idées géniales, on en a pour la nuit. Je continue : vous me construirez une rue Moi entre la place Schiller et la cathédrale."

ESF : "Pardonnez-moi de vous interrompre à nouveau, mon Monarque, mais je voudrais être certain de vous comprendre parfaitement : vous souhaitez là voir établir une rue Napoléon, est-ce bien cela ?"

N : "Ben c'était clair, non ? Faites-la suffisamment large pour que mes soldats puissent y défiler à dix de front, les parades font un bien fou au moral des troupes. Ensuite, à mi-chemin de la cathédrale, rasez carrément tout le quartier pour construire un grand espace ouvert de cent mètres par cent, qui s'appellera 'Place Gutenberg' - car c'est quand même inouï que les Mayençais n'aient jamais pensé à honorer ce bienfaiteur de l'humanité par une construction urbaine à la hauteur de son génie ! Avec cette place, nous corrigeons donc cet oubli !"

ESF : "Exactement. Avec une statue du grand homme en son centre, je suppose, votre Altesse ?"

N : "Ah ? J'y voyais plutôt des colonnades ou une fontaine... mais je vous laisse le soin d'en décider à votre guise. Vous me borderez le tout de maisons bourgeoises de style classique à quatre étages, dans le genre de la rue de Rivoli, vous voyez ? Cette place doit constituer un mélange de prestige, d'élégance et de raffinement à la française".

ESF : "Je vous suis parfaitement, votre Superbité".

N : "Vous me démolirez aussi cet horrible fort Saint-Martin au bord du Rhin et vous en réutiliserez les débris pour en faire un nouveau quai, ce sera beaucoup plus utile à la ville. Vous m'élargirez l'avenue de la Grande Lessive et vous la prolongerez pour qu'elle relie la ville à la rive du fleuve. Vous me relierez tout ça au réseau des routes françaises. Et pour le reste, vous me redresserez toutes les zones détruites de la cité selon vos propres plans, pour lesquels je vous laisse toute liberté".

ESF : "Je vous remercie de votre confiance, votre Profondeur. J'ai bien tout noté. Vous pouvez compter sur moi. Mais j'espérais aussi -secrètement- pouvoir démolir la cathédrale".

N : "Ne soyez pas idiot, de Saint-Far, agir ainsi nous aliénerait la population. Et puis, je suis certain que de nombreux visiteurs voudront voir nos superbes réalisations au cours des siècles à venir, laissons-leur à voir l'un ou l'autre reliquat anachronique des obscurs temps passés ; par contraste, notre génie urbanistique en flamboiera d'autant plus..."

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